En raison de péripéties dont j'entretiendrai nos lecteurs en temps utiles, j'ai dû mettre le blog Antigone en sommeil pendant de nombreuses semaines. Je suis heureux de le ranimer au cœur de la nuit, tandis que l'étoile de Noël reparaît au-dessus de l'horizon, et que partout, se frayant un chemin parmi nos misères, nos marchandises et nos contrefaçons, des mages se remettent en route...
Benoît Girard
En cette fin d’année, comme chaque année désormais, un nombre considérable de familles vont célébrer Noël, se précipitent dans les commerces à acheter des cadeaux, font des courses dans les supermarchés pour préparer le repas de fête, déambulent dans les marchés de Noël entre bûches, foie gras, vins chauds, sous des guirlandes électriques qui transforment l’espace public en vitrine permanente de la marchandise. La télévision va diffuser les mêmes contes édulcorés faisant la promotion de l’esprit de Noël, c’est-à-dire celle d’un monde où tout serait féérique, loin de la réalité sociale du quotidien.
Mais quel sens a encore Noël à l’heure de la marchandisation consumériste généralisée, dans une société où le capitalisme semble avoir absorbé jusqu’aux derniers symboles du sacré qui rappelaient que tout ne devait pas être soumis à la loi de l’argent ?

Du Christ au Père Noël : une substitution symbolique
Pendant des siècles, Noël fut avant tout et d’abord une fête chrétienne, celle de la Nativité du Christ, qui en restait le centre symbolique incontestable. « Elle enfanta son fils premier-né, l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune[1] ». Le cœur du récit chrétien est fondamentalement subversif puisque le Christ naît dans une étable, parmi les pauvres, loin des palais et des puissants.
« Heureux les pauvres de cœur, car le Royaume des cieux est à eux[2] », « Il a renversé les puissants de leurs trônes, il a élevé les humbles, il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides[3] ». Le Christ portait un message radical basé sur un renversement de l’ordre social, celui de l’humilité, de la pauvreté assumée, du renversement des puissants, de la justice pour les humiliés.
Pendant plus de quinze siècles, Noël fut le rappel annuel de cette subversion originelle. Puis vint la légende du Père Noël au tournant du XIXᵉ siècle, dans un monde déjà profondément transformé par la révolution industrielle, par la publication d’un poème anonyme en 1823, An Account of a Visit of St Nicholas[4], énumérant pour la première fois tous les éléments devenus aujourd’hui incontournables : le traîneau tiré par des rennes, la descente par la cheminée, la tournée nocturne des cadeaux.
Le dessinateur Thomas Nast va, dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, fixer les codes visuels définitifs du Père Noël : personnage corpulent, barbu, jovial, vêtu de rouge, vivant dans un univers hors du monde réel, hors des rapports de production et de domination[5]. Le Père Noël, est ainsi un personnage culturel autonome qui n’a plus de liens avec le christianisme, devenant le support d’un récit profane centré non plus sur le salut, mais sur la récompense matérielle. À travers la figure de Santa Claus, héritée de Saint Nicolas, se met en place une nouvelle mythologie adaptée à la société marchande naissante, qui permet également d’unifier culturellement les immigrés dans un pays comme les États-Unis, profondément traversé par les tensions, notamment après la guerre de Sécession.

Dans les années 1930, l’image est définitivement récupérée par une campagne de promotion de la boisson gazeuse américaine Coca-Cola, qui standardise son apparence, diffuse l'image à l’échelle planétaire et l'associe définitivement à la société de consommation naissante, à la publicité et à l'hiver festif[6]. À partir de ce moment-là, le Père Noël cesse d’être une figure folklorique parmi d’autres, car il devient l’icône culturelle du capitalisme, endossant le rôle d’un dieu séculier, dispensateur de biens matériels mais détaché de toute morale, de tout message social ou spirituel, transformant le sacré en simple marchandise et érigeant la consommation en seul vecteur de célébration.
Mais le basculement définitif va s’opérer dans l’après-guerre du capitalisme fordo-keynésien, au moment où la consommation de masse et la publicité s’imposent, le Christ est définitivement remplacé dans l’espace public par le Père Noël. La Nativité se transforme en une fête commerciale, fondée sur un don soi-disant gratuit, mais insérée en réalité dans un cycle économique « achat-crédit-dette ».
Le simulacre du sacré
À l’heure de l’ère néolibérale, le Père Noël devient plus que jamais le mythe du capitalisme, celui dont les enfants croient désormais qu’il descend par la cheminée pour offrir gratuitement des cadeaux, à tel point que les parents eux-mêmes veillent à entretenir cette croyance afin d’entretenir cette illusion de l’esprit de Noël. Il est d’ailleurs logique que le Père Noël n’ait cessé d’en devenir le symbole, puisque ce don de cadeaux s’apparente en réalité à l’accumulation de richesses et à la rente financière, que prône le Capital. C’est une figure à la fois rassurante et fascinante, qui façonne les désirs dès l’enfance, bien avant que l’on puisse comprendre le monde, transforme la consommation en expérience quasi sacrée et enseigne, de manière subtile mais insistante, à célébrer l’ordre social existant comme s’il était à la fois naturel et immuable. L’enfant, confronté à ce mythe, ne voit ni les travailleurs ni les conditions de production mais la féérie d’un monde où la marchandise semble tomber du ciel. Si l’on analyse de plus près, le Père Noël peut être considéré comme l’une des figures les plus accomplies du fétichisme de la marchandise, dans la mesure où il donne l’illusion que les objets apparaissent d’eux-mêmes, comme par magie, qu’ils existent indépendamment du travail, effaçant ainsi complètement le rapport social réel derrière un enchantement spectaculaire[7]. Là où le Christ disait : « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, où la rouille et les mites détruisent, et où les voleurs percent et dérobent ; mais amassez-vous des trésors dans le ciel[8] », opposant ainsi les biens matériels aux valeurs spirituelles, la récompense matérielle est désormais présentée comme l’horizon ultime du bonheur.
Cette perte de quête de sens et de vide existentiel est également la marque du nihilisme, celui d’une société occidentale qui a vidé le monde de toute transcendance mais qui continue à produire de la marchandisation du sacré. Emmanuel Todd parle ainsi d’un protestantisme zombie devenu protestantisme zéro pour qualifier la transformation anthropologique des sociétés occidentales contemporaines, notamment aux États-Unis[9]. Selon lui, nous vivons dans une civilisation qui a non seulement perdu ses repères religieux traditionnels, mais qui a également vu se dissoudre les valeurs morales et les cadres collectifs qui en étaient historiquement issus. Il ne s’agit plus simplement d’un recul de la pratique religieuse ou d’une déchristianisation, mais d’un phénomène de désaffiliation symbolique, où seuls subsistent des rites culturels vidés de leur contenu spirituel originel.
Pour René Girard, le sacré constitue le noyau central par lequel les sociétés humaines parviennent à contenir la violence issue du désir mimétique, fondé sur l’imitation des désirs des autres, qui engendre rivalités et tensions, menaçant la cohésion sociale[10]. Pour y faire face, les sociétés désignent un bouc-émissaire, c’est-à-dire une victime qui va concentrer sur elle l’ensemble des conflits. En étant sacralisée et ritualisée, cette violence va permettre de restaurer temporairement la paix au sein du groupe. Le christianisme, selon Girard, opère un tournant décisif en révélant l’injustice subie par la victime innocente, Jésus-Christ, et en montrant qu’il est possible de sortir de la logique sacrificielle. Le sacré n’est plus nécessairement associé à la violence puisque la société peut reconnaître ses tensions et les résoudre sans recourir à l’exclusion ou au meurtre d’un bouc émissaire.
Avec la chute des croyances collectives, Noël cesse d’être une célébration religieuse centrée sur la naissance du Christ pour devenir un simulacre du sacré, centré non plus sur la canalisation de la violence mais sur la consommation et le divertissement, révélant de plus en plus clairement l’anomie qui traverse désormais les sociétés contemporaines, incarnant, selon Guy Debord, la transformation des rituels sociaux en simples images à consommer[11].
Ainsi, Noël, loin de n’être qu’une fête parmi d’autres, incarne l’exemple le plus emblématique de la manière dont le sacré a été absorbé par le marché. L’esprit de Noël, censé être un instant magique et féérique, est surtout devenu un moyen d’intégrer les normes du capitalisme aux enfants, les habituant dès le plus jeune âge à l’accumulation par le don de cadeaux. Rappelons que le Christ, par son message subversif, s’est opposé frontalement à toute forme d’accumulation et d’enrichissement personnel en prônant le partage et la justice pour les plus pauvres.
En passant du Christ au Père Noël, cette fête a désormais perdu de son sens symbolique et sacré en se transformant en une célébration marchande. Le pire étant que d’autres fêtes, comme Pâques (le lapin), subissent la même forme de déréalisation. Il s’agit d’un renversement anthropologique complet où les fêtes religieuses, autrefois marqués par l’espérance et la transcendance, sont désormais dominés par la logique marchande, transformant le sacré en simple objet de consommation.
Et c’est là le signe de l’effondrement moral à venir de notre civilisation occidentale, car en renonçant au sacré et en faisant de Noël une célébration du Capital, nous légitimons la marchandisation de toutes les sphères de la vie et entrons dans une société entièrement dénuée de sens.
Nicolas Maxime
[1] Luc 2, 7.
[2] Matthieu 5, 3.
[3] Luc 1, 52–53.
[4] Poème Account of a Visit from St. Nicholas, publié anonymement, Troy Sentinel, 23 décembre 1823.
[5] Thomas Nast, illustrations de Santa Claus, Harper’s Weekly, 1863–1886.
[6] Publicité Coca-Cola pour le Père Noël, 1931.
[7] Karl Marx, Le Capital. Critique de l’économie politique, Livre I, Chapitre 1, Éditions Sociales, 1968 (1ʳᵉ édition 1867).
[8] Matthieu 6,19‑20.
[9] Emmanuel Todd, La Défaite de l’Occident, Gallimard, 2024.
[10] René Girard, La Violence et le Sacré, Grasset, 1972.
[11] Guy Debord, La Société du spectacle, Buchet-Chastel, 1967.