Non pour haïr ensemble mais pour aimer ensemble je suis née.

Le présent de Noël (1)

30 décembre 2025

Dans ce texte, Roland Ezquerra propose une réponse à l’article de Nicolas Maxime consacré à Noël et à la marchandisation du sacré. Tout en partageant largement son diagnostic critique, il tente d’en déplacer légèrement la perspective : il ne s’agit pas, selon lui, d’une simple « perte » du sacré, mais d’une tension toujours active, conflictuelle et féconde entre la foi chrétienne, le monde moderne et la logique marchande. Inscrit dans une sensibilité chrétienne orthodoxe, nourrie de pensée critique et de psychanalyse, ce texte n’a pas vocation à conclure ni à trancher, mais à ouvrir un dialogue. Noël y apparaît moins comme un vestige vidé de sens que comme un lieu de fracture, d’ambivalence et, peut-être encore, de transfiguration.

Roland Ezquerra est un artiste photographe et artiste visuel, chrétien orthodoxe, très influencé par le Marxisme et par Lacan.

En cette fin d’année, comme chaque année désormais, Noël s’impose dans l’espace social sous la forme d’un rituel saturé de marchandises. Les rues s’illuminent, les vitrines s’animent, les foyers s’organisent autour de l’achat, de l’abondance et de la mise en scène festive. L’espace public devient un décor permanent où la consommation se donne comme évidence, tandis que les récits médiatiques reconduisent inlassablement l’image d’un monde enchanté, suspendu hors des conflits sociaux et des inégalités réelles. Ce déploiement du féerique ne supprime pas le réel : il le recouvre.

Il serait toutefois insuffisant de réduire cette transformation de Noël à une simple perte morale ou à une trahison récente. Ce qui se joue ici est plus profond : le capitalisme ne détruit pas seulement le sacré, il le récupère, le reformule et l’intègre à sa propre logique. Noël devient ainsi un moment central de la reproduction idéologique, où le don est confondu avec l’accumulation, et où l’enfance elle-même est initiée très tôt à la logique de l’objet, du manque comblé par la marchandise. Cette pédagogie silencieuse du désir n’est pas sans effet, même si elle n’épuise jamais entièrement la subjectivité.

Face à cela, le rappel du message du Christ demeure décisif. Non comme une référence culturelle figée, mais comme une parole radicale qui introduit une coupure : refus de l’accumulation, primat du partage, renversement des hiérarchies établies. La Nativité n’est pas une célébration de l’abondance, mais l’irruption du fragile, du pauvre et du non-maîtrisable au cœur du monde. La tension entre Noël et le capitalisme n’est pas accidentelle : elle est structurelle. Le passage du Christ au Père Noël ne marque pas seulement une dérive symbolique, mais une tentative de neutralisation de ce que la fête portait de subversif.

Cependant, il serait erroné de croire que le sacré aurait été autrefois intact avant d’être corrompu par le marché. Le sacré est toujours fragile, conflictuel et sans cesse à reconquérir, y compris contre ses propres récupérations. Même dans un Noël profondément marchandisé subsistent des restes, des détournements, des usages imprévus : le désir ne se laisse jamais entièrement programmer, et la foi ne se confond pas avec ses formes sociales.

Du point de vue du christianisme orthodoxe, Noël ne se réduit pas à une critique culturelle ou morale. La Nativité est avant tout un événement ontologique, une irruption réelle de Dieu dans l’histoire, assumant la chair, la pauvreté et la finitude. Le Verbe ne vient pas abolir le monde, mais le transfigurer de l’intérieur. Toute tentative de récupération marchande demeure donc inachevée : l’Incarnation ne se laisse pas absorber sans reste.

Dans la tradition orthodoxe, Noël célèbre le scandale de l’abaissement. Dieu naît dans une grotte, hors des centres de pouvoir, sans garantie, sans spectacle. La lumière de la fête n’est pas celle des vitrines, mais celle qui surgit dans la nuit, sans abolir la nuit. Elle repose non sur l’accumulation, mais sur la kénose, le dépouillement volontaire, mesure ultime de toute vie chrétienne.

L’Église répond à la marchandisation non par la nostalgie, mais par la fidélité liturgique. Le jeûne préparatoire, la lente préparation, la prière et l’hymnographie constituent autant de résistances silencieuses à l’immédiateté consumériste. La liturgie ne cherche pas à séduire : elle ouvre un autre rapport au temps, patient et épaissi, où le salut ne se consomme pas mais se reçoit. Là où le capitalisme excite et accélère le désir, la tradition orthodoxe l’oriente et le purifie.

Enfin, le christianisme orthodoxe rappelle que le salut est ecclésial, inscrit dans une communauté concrète faite de fragilités, de conflits et de pardons. Noël n’est pas une fête de l’objet offert, mais de la relation restaurée. Le don véritable n’est pas ce qui s’ajoute, mais ce qui circule ; non ce qui comble, mais ce qui ouvre. En ce sens, la Nativité demeure une critique vivante de toute société qui prétend substituer la marchandise à la communion, et l’abondance matérielle à la joie partagée.

Roland Ezquerra

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