Il y a quelque chose de sacrificiel dans la manière dont nous nous arrachons les chairs du "monstre sacré", dans le culte que nous rendons aux "icônes" où elle est supposée avoir laissé son empreinte et en lesquelles nous vénérons les reliques d'un "âge d'or" autant que nous redoutons les signes d'un passé qui menace sans cesse de nous rattraper...
Derrière chaque idole, il y a la douleur d'une vie qu'il a fallu arracher à elle-même pour l'exposer aux feux de la rampe, et l'idole vaut autant par cette douleur que par son pouvoir de la surmonter. Nous ne voyons pas, parce que nous ne voulons pas le voir, que cet être proclamé "solaire" ne l'est que par retranchement à notre soleil commun. Et c'est ce retranchement que nous vénérons ensuite comme solaire, comme si le soleil se confondait dans notre imaginaire avec le geste par lequel nous nous protégeons de ses aveuglantes clartés. Dans le regard fasciné que nous jetons sur le personnage de Bardot, il y a un mélange de peur, de mépris, de compassion et de vénération : tous sentiments dont la lecture de René Girard nous enseigne qu'ils sont reliés au religieux et donc très similaires sur le plan anthropologique.

Le cinéma produit des vedettes comme l'antiquité produisait des héros : sur l'autel comme sur la toile, on réifie et on expulse nos cauchemars collectifs ; du haut des cieux resplendit la toute-puissance d'une autorité bienveillante dont les transgressions sont vécues a posteriori comme un pouvoir surnaturel de réconciliation. Mais n'oublions jamais que le corps choyé est d'abord un corps broyé : la notoriété, la perte de soi, est le sacrifice qui fait naître une "star". La "vraie star" ne renvoie pas à une beauté biologique, à un canon féminin qui la précéderait et qu'elle incarnerait mieux que d'autres. Elle fait advenir sous le nom de beauté la blessure à laquelle il s'agit ensuite de se conformer. Une "vraie star" est un archétype. Elle raconte quelque chose du processus qu'elle a pour fonction de masquer. Les autres, le commun des vedettes, ne le sont que par réfraction de sa propre lumière.
C'est pourquoi Bardot, "raciste" ou "féministe", "réactionnaire" ou "libérée", "misanthrope" ou "amoureuse des animaux", n'est pas une héroïne malgré son ambivalence. Elle EST notre ambivalence transitoirement surmontée et à propos de laquelle, sur son cadavre encore chaud, nous recommençons à nous déchirer. Mais ce n'est pas parce que Bardot est ambivalente que nous nous nous déchirons. C'est parce que nous sommes ambivalents que nous avons éprouvé le besoin d'en faire une "icône". Cependant, contrairement à toutes celles qui sont demeurées des "stars ordinaires", elle n'a pas dissout dans sa beauté tous les stigmates de sa transfiguration. Il subsiste en elle une blessure visible qui est la blessure toujours ravivée de notre mauvaise conscience. Aussi l'ambivalence de Bardot n'est-elle pas un accident qui fait tâche dans le tableau. C'est NOTRE ambivalence en tant qu'elle tente de s'oublier et de se magnifier dans la chair d'une autre. Bardot dit avec son corps que nos Vénus et nos sorcières n'ont jamais été que les deux faces de la même réalité.
Et voici le tragique : ce pouvoir de dire l'ambivalence avec un langage qui est fait pour la nier, qui est fait pour produire les catégories univoques de notre bonne conscience collective. Bardot, l'amie de Le Pen et des bébés phoques, est un poignard fiché en plein cœur de nos tranquillités factices.
Je n'ignore pas ce que ce "nous" a d'urticant. Pourtant, faut-il le préciser, il ne s'agit pas ici le nous triomphal d'une bourgeoisie unanimiste qui serait parvenu à imposer son paradigme comme le seul rationnel et qui chercherait à diluer son propre crime dans l'anonymat d'une masse indistincte. C'est le nous déploratif d'une lutte à construire, dont nous ne sommes les vaincus que dans la mesure où ne nous parvenons pas à nous en instituer les acteurs autonomes, où nous nous contentons de nous en représenter comme les victimes. Et c'est pourquoi il faut dépasser la personne de Bardot pour envisager ce qui se joue au travers de la construction sociale de son personnage, dont Bardot aura été précisément la première dépossédée.
Lutter contre ce que Bardot incarne, ce jeu trouble de l'émancipation et de la réification qui met la droite et la gauche en miroir inversé l'une de l'autre, ce n'est pas se poser en redresseur de torts de ses errances morales. C'est comprendre ce que cristallise le jeu d'images positives et négatives dont son corps est devenu l'enjeu. Bardot ne se possède pas et c'est en quoi elle se situe à rebours de tout féminisme, au même titre que tous ceux qui s'acharnent sur elles et qui contribuent à faire de ce corps le lieu réifié de leurs propres aspirations. Il faut sortir de cette dialectique perverse, si souvent jouée dans l'histoire, de la pucelle et de la sorcière. Bardot n'est Jeanne d'Arc, ni pour le meilleur ni pour le pire. C'est d'abord le réceptacle imaginaire d'injonctions sociales contradictoires.
Lutter, c'est le mouvement par lequel on s'extrait, par lequel on conquiert son autonomie. S'il n'y avait aucune réalité à ce "nous", alors il n'y aurait aucune réalité non plus à la lutte car elle serait déjà terminée. Il y a du "déjà-là" et du "pas encore advenu". Le premier effort consiste à les nommer pour pouvoir vivre pleinement ce qui existe et désirer ce qui nous manque.
Même si c'est l'option la plus confortable et la plus immédiatement mobilisatrice, on ne peut plus se permettre de construire nos luttes sur des mythes, c'est-à-dire sur des "eux". La domination de la bourgeoisie n'a pour unique consistance que les croyances partagées qui en sont le support. Les transformations sont à opérer dans nos propres désirs. Et c'est ne pas désirer que de percevoir une variable d'ajustement dans le sacrifice et la divinisation du monstre-héros.
Les discussions que nous avons sur Bardot ne disent rien sur Bardot. Elles en disent en revanche beaucoup sur la rémanence en chacun de nous du schéma mythologique, réactionnaire dans sa structure plus que dans ses contenus, et jusque dans la violence avec laquelle nous prétendons l'expulser. C'est à ce titre que le personnage épouse la réalité de la personne et finit par la transpercer pour rejoindre la nôtre.
Si Bardot ne peut pas nous sauver comme monstre ou comme héros, en revanche elle représente nos représentations. Et c'est en quoi, à la suite d'Antigone, le grand cinéma actualise la Tragédie.
Benoît Girard
Et Créon ?
J’oublie souvent de préciser, quand je cite le nom d’Antigone, que je renvoie davantage à l’œuvre comme métaphore du tragique plutôt qu’à une héroïne dont il s’agirait de faire la figure de tel combat ou de telle cause (en quoi s’effectue une régression au mythe par le truchement de ce qui en révèle le sens). Par conséquent, « Antigone » signifie et contient le dialogue d’Antigone et de Créon en tant qu’il traverse chacun d’entre nous.