
Trump, roi de carnaval… ou les USA, roi du monde ?
À l’occasion du carnaval, les hiérarchies sont inversées, le serviteur commande au maître, hommes et femmes échangent leurs vêtements, la promiscuité sexuelle est de mise, toutes les règles sont bafouées.
Le roi, à la fin, est brûlé.
Et l’ordre revient.
Fête rituelle venue du fond des âges, le carnaval n’est pas un bouleversement de l’ordre social. Tout au contraire. Il a pour fonction, paradoxale, en mimant pendant le temps imparti leur destruction, de rappeler à tous les membres du groupe, quels sont les hiérarchies, les règles, les interdits, etc., qu’il convient absolument de respecter. Sa fonction est donc bien de redonner toute sa force à l’ordre social.
Ne vivons-nous pas, à l’échelle du monde, un carnaval géant, avec, pour roi, l’homme à la casquette rouge et aux cravates trop longues ?
Ses risibles vantardises, son mépris de toute règle, ses mensonges éhontés, ses discours décousus, ses pseudo-plans de paix, ses opérations guerrières insensées… ne sont-ils pas l’occasion, pour les commentateurs du monde entier, de rappeler doctement ce que sont, justement, à l’inverse des transgressions trumpiennes, la justice, la liberté, l’état de droit, la souveraineté des nations, le droit international, le respect des lois et des traités, de la parole donnée et de la vie humaine ?
Et n’y a-t-il pas de la délectation morose dans la façon dont, unanimement ou presque, nous nous scandalisons des transgressions de Trump et de ses excès en tous genres ? Ce carnaval, nous en sommes, tous autant que nous sommes, les acteurs. Nos critiques et accusations à l’encontre de Trump le stimulent, il en redemande, nous les multiplions, il en rajoute, repoussant toute limite.
La question est de savoir comment en sortir. N’est-ce pour cela que sont évoqués si fréquemment les mid-terms ? Ces élections de mi-mandat, si elles sont nettement défavorables à Trump et lui retirent sa majorité au Congrès et au Sénat, pourraient siffler la fin du carnaval… ou non.
Car, autre question, plus angoissante : cette folie que nous vivons, est-elle spectacle carnavalesque ou est-elle réalité ? Est-elle parenthèse ou est-elle réellement bouleversement historique de l’ordre du monde ?
Dans le premier cas, si cette folie n’est qu’une parenthèse, Trump sera, au propre ou au figuré, « brûlé », et tout recommencera comme avant.
Dans le second cas, si nous vivons bel et bien un bouleversement historique, force est de se souvenir que tous les empires meurent et que la destinée manifeste de « la nation à la destinée manifeste » est de disparaître, elle aussi, en tant qu’empire.
La nation américaine ne montre-t-elle pas, par de nombreux signes, qu’elle est divisée contre elle-même. Cela ne pardonne guère.
Après 80 ans de règne planétaire sans partage, et donc d’abus et d’excès en tous genres, les nations du monde l’accusent désormais de tous les maux.
Et les BRICS mettent en place, pierre après pierre, une organisation du monde libérée de son hégémonie.
Le constat est là, ses jours sont comptés.
Une comparaison vient alors à l’esprit.
Le roi sacré des tribus primitives était une victime en instance de sacrifice. Lire à ce sujet La violence et le sacré de René Girard. Lorsqu’une crise survenait, que tout le monde se mettait à accuser tout le monde, que la peur d’une violence déchaînée se levait, que l’heure du remède sacrificiel approchait, le roi se livrait à toutes sortes de transgressions rituelles, à commencer par l’inceste, les accusations redoublaient mais toutes désormais unanimement polarisées contre lui et il était mis à mort, tous les membres rassemblés de la tribu participant au sacrifice. Et ainsi, l’entente au sein de la tribu étant revenue, l’ordre était rétabli.
Les USA de même sont le roi sacré du monde, l’hégémon sacré de la tribu des nations du monde. Accusés de plus en plus unanimement par toutes les nations, celles d’Europe mises à part, se livrant publiquement aux pires transgressions, leur sacrifice n’est-il pas au bout du chemin ?
Tribu des nations ? Quelques précisions s’imposent. L’idée que les nations sont des êtres vivants n’est plus en vogue. Elle l’a été.
Proust, dans Le temps retrouvé, écrit : « Et pourtant depuis deux ans l’immense être humain appelé France et dont, même au point de vue purement matériel, on ne ressent la beauté colossale que si on aperçoit la cohésion des millions d’individus qui comme des cellules aux formes variées le remplissent, comme autant de petits polygones intérieurs, jusqu’au bord extrême de son périmètre, et si on le voit à l’échelle où un infusoire, une cellule, verrait un corps humain, c’est-à-dire grand comme le Mont Blanc, s’était affronté en une gigantesque querelle collective avec cet autre immense conglomérat d’individus qu’est l’Allemagne. »
À la même époque est créée la SND, ou Société des Nations, dont le nom exprime que les nations, êtres politiques et sociaux, sont à même de constituer une société, tout comme le sont les êtres humains.
Les premiers micro-organismes se sont assemblés en cellules qui se sont elles-mêmes assemblées en organismes végétaux et en organismes animaux qui se sont eux-mêmes assemblées en troupes, meutes, essaims, colonies, volées, tribus, ethnies, nations. L’évolution ne s’arrêtant pas, quel est le stade ultérieur ? Du côté de la Silicon Valley et des transhumanistes, on voit les machines dotées d’IA succéder aux hommes., est-ce sérieux ? Il est bien plus conforme à l’observation de constater que, dans le cadre de l’évolution du vivant, les nations ont acquis leur vie propre, c’est-à-dire leur pensée propre, leur parole propre et leurs actions propres, à la manière de nous autres êtres humains, comme le décrit Proust, qu’elles se sont organisées en conséquence, qu’elles en sont donc actuellement au stade de la tribu primitive, avec ses pratiques et croyances.
Et nous voilà revenus à l’hégémon sacré : la tribu primitive que constituent les nations du monde, dans un monde unifié par les moyens de communications modernes, s’est dotée d’un roi sacré, ou hégémon sacré, à la manière dont les tribus primitives observées par les ethnologues du siècle dernier, principalement en Afrique, se dotaient d’un roi sacré. Cet hégémon, ce sont les Etats-Unis d’Amérique. Les nations, ses sujettes, l’ont longtemps vénéré, lui rendant tribut, comptant sur lui pour maintenir l’ordre du monde, lui accordant tous les pouvoirs, prenant modèle sur lui, etc. La crise menaçant, crise politique, financière, économique culturelle, les accusations fusant tous azimuts, l’heure du remède sacrificiel approche comme mentionné ci-dessus. Qui ne le sent ? À commencer par les USA eux-mêmes, ce qu’exprime le slogan MAGA, et qui, ayant réélu Trump, se livrent sous sa direction aux pires transgressions, avec pour effet de polariser contre eux toutes les accusations.
Il est impossible de prévoir la forme que prendra un tel sacrifice ni sa durée, sans doute est-il d’ores et déjà impossible de l’empêcher, mais n’est-il pas temps de réfléchir à ce qui pourrait se passer après, à la forme que pourrait prendre une organisation du monde sans hégémon sacré ?
Les choses ne sont pas si simples. Ces quelques paragraphes ne rendent pas compte de la complexité infinie de la vie. Ils s’efforcent cependant, sur la base des leçons du passé et des connaissances acquises, d’indiquer des lignes de forces et de suggérer des pistes de réflexion.
Sur une petite planète filant dans l’infini du cosmos sont apparus la vie, puis des êtres parlants et pensants, puis des nations elles-mêmes parlantes et pensantes, or ces êtres et ces nations, bien qu’ayant acquis un savoir considérable, continuent à s’entretuer et à se faire la guerre.
La France est une vieille nation, une « vieille nation recrue d’épreuves », elle est même, de par son histoire, une sorte de nation-prototype. Elle devrait donner l’exemple, dire l’absurdité montrée et démontrée de certains de nos comportements, renoncer à la violence, rappeler qu’il y a une autre voie, que cette voie est connue, de longue date.
Denis Monod-Broca, 7 janvier 2026
Géopolitique du mégot : pour un nouvel iconoclasme
Je ne comprends pas ce qui nous permet de déterminer dans quelle mesure le sort des femmes iraniennes est enviable ou non, comme si, depuis les ténèbres de nos existences aliénées, nous pouvions nous situer en point fixe de la moralité universelle.
Certains font remarquer que nous sommes amis avec les dictatures du Golfe, où les femmes ne sont pas censées être mieux traitées qu'en Iran, et ils en déduisent que le problème serait de nature géopolitique. Mais pourquoi, dans ce cas, le pétrole saoudien serait une potion d'amitié et le pétrole iranien un philtre de haine ?
La géopolitique est un système de récits collectifs par lesquels nous nous identifions à des entités abstraites dotées d'une personnalité morale et au travers desquelles nous décollons de notre propre réalité - ce qui explique, par exemple, une boucherie comme celle de 14-18. La géopolitique n'est pas la solution, elle est l'énigme. Elle est ce par quoi nous consentons à regarder comme les nôtres des conflits qui ne nous concernent pas. Je crois pouvoir dire que la géopolitique est devenue la religion de notre humanité globalisée, l'aliénation commune des dominants et des dominés, la représentation comme "destinées manifestes" des choix que nous faisons chaque matin lorsque nos corps consentent à l'ordre du monde.
Mais j'ai une bonne nouvelle : la complexité du cirque actuel n'est pas une situation dont peuvent rendre compte des hypothèses géopolitiques. C'est au contraire une situation à l'occasion de laquelle la géopolitique se dévoile comme une imposture, comme un système de récits collectifs qui ne parvient plus à échanger de l'aliénation contre de la stabilité. Et nous commençons à entrevoir nos dirigeants pour ce qu'ils sont : des clowns sur lesquels nous déchargeons sacrificiellement notre impuissance et notre passion de l'irresponsabilité.
C'est le moment de devenir des athées, mais des athées pour de bon : des athées de nos mythes les plus profondément enracinés, des athées du "Nous" en tant que nous l'érigeons comme divinité collective. De ce point de vue, entre Charlie et les mollahs, il n'y a pas l'épaisseur... d'un papier à cigarette. Il y a la même humanité en pleines douleurs de l'enfantement.
Pour cette raison, il ne me semble pas particulièrement pertinent d'évaluer au prisme de son "authenticité" l'image de la jeune femme iranienne qui consume le portrait de Khamenei au bout de son mégot. Le pouvoir de l'icône ne se vérifie pas au fait qu'elle restitue la réalité mais à son pouvoir de gouverner nos représentations. Nous n'avons donc plus à opposer telle icône à telle autre : nous avons à devenir des iconoclastes de nos propres récits, des iconoclastes de nous-mêmes. Là est le secret de la seule véritable, indispensable, libératrice "déconstruction". Mais ce n'est pas un règlement de compte qui valide les défuntes essentialisations en se contentant de les inverser : c'est une question d'amour les uns pour les autres. Car il ne s'agit pas de pourchasser et de détruire "les vestiges du patriarcat" : il s'agit de mettre des mots sur un monde d'où il est en train de disparaitre sous l'effet de sa propre impuissance et où, jusque dans l'énergie que nous mettons à déchiqueter son cadavre pourrissant, nous nous accrochons à ses catégories comme des noyés à leur radeau. Et les "patriarches" que nous vénérions ne survivent nulle part ailleurs que dans nos haines car nos haines sont la structure génétique de nos adorations.
Dans ce domaine, comme dans tant d'autres, il faut abdiquer tout idéalisme. Il faut reconnaître, nommer et libérer des "déjà-là".
Benoît Girard, 14 janvier 2026