Le capitalisme est un déracinement général, une dépossession d'espace et de temps dont l'immigration n'est qu'une modalité. Il y a une différence de degré, mais pas de nature, entre le clandestin qui échoue Porte de la Chapelle via Lampedusa et le petit blanc qui traîne sa dette dans le pavillon en kit d'une banlieue sordide après que ses arrière-arrière-grands-parents ont été arrachés à leur Cantal natif.
La colonisation s'intègre dans un processus multiscalaire d'aliénation dont les nuances narratives, plus ou moins endossées par ses victimes, tend à masquer l'unité systémique. Ce que les paysans français ont subi au XIXe siècle sous le nom de "révolution industrielle" et ce que les Africains ont vécu à peu près au même moment sous prétexte de "civilisation des races inférieures" relève de la même déshumanisation. Et leurs fils, sous des statuts de subordination divers, ont mêlé leurs cadavres dans la boue de Verdun sous le drapeau des mêmes marchands de canon.
La seule particularité dont les immigrés ou les descendants d'immigrés peuvent se prévaloir - mais elle est de taille et elle est une chance - c'est qu'ils ont moins subi le laminoir de l'"école républicaine" aux temps de sa "méritocratique" splendeur, et donc moins intimement intégré les catégories de leur propre domination. Aussi ne sont-ils pas dupes : la "République", ils se la sont prise dans la gueule telle qu'en elle-même, sans l'alibi d'aucune morale ni d'aucun "patriotisme". Ils ne sauraient s'identifier autant que ceux qui se vivent comme "de souche" à de pseudo "continuités historiques" auxquelles ils auraient "droit" et qui ne sont rien d'autre que celles de leur soumission et de leurs déclarations fiscales.

Ce dur constat contient paradoxalement la clé de notre émancipation politique : au lieu de nous renvoyer nos "inauthenticités" au visage pour s'en faire, chacun dans le regard de l'autre, un bouclier identitaire dérisoire, n'accueillons pas la "nouvelle France" comme un projet de "remplacement", comme le lieu d'un choix ou d'une menace, mais comme un "déjà-là" plein de promesses et de puissance subversive.
Du Mali à la plaine de France, les vraies "continuités historiques" ne sont pas celles qu'on nous vend en pièces détachées au grand bazar des contrefaçons médiatiques. Mais celles qui s'imposent à nous, en dépit de nos faiblesses, comme l'irrésistible et mystérieuse transmission de la vie. Telle est bien la leçon commune de Gaza et de Saint-Denis : "les rois sont morts, vivent les peuples" !
Benoît Girard
Vignette d'illustration : Vitrail de la Basilique Saint-Denis (chapelle de la Vierge). La Visitation (reconstitution par Viollet-le-Duc et Alfred Gérente en 1849 ?) et l'Annonciation, par l'abbé Suger, 12ème siècle. L'abbé Suger est représenté aux pieds de la Vierge dans l'Annonciation, et son nom est indiqué. Par Vassil — Travail personnel, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=9055464