« Mal nommer les choses ajoute au malheur du monde » dit Camus.
Alors quelle dénomination donner à l’événement, inouï, qui se déroule, depuis 3 semaines maintenant, au Proche-Orient ?
Guerre ?
On sent bien que le mot n’est guère pas approprié. Dès que les armes parlent, le mot guerre vient à l’esprit et sur les lèvres, mais décrit-il bien ici ce qui se passe ?
La guerre obéit, ou au moins obéissait, à certaines règles : déclaration de guerre, lois de la guerre, combats entre des armées sur des champs de bataille, et puis traité de paix. L’idée qu’il conviendrait de respecter la moindre de ces règles n’effleure pas un seul instant l’esprit d’aucun des belligérants.
Alors « guerre hybride » ou « guerre totale » ? c’est-à-dire affrontement sans merci ni pitié faisant intervenir, sans limite d’aucune sorte, et au-delà des seuls moyens militaires, tous les moyens dont peut disposer chacun des pays belligérants. Il est vrai qu’on se rapproche ainsi d’une meilleure dénomination mais, dans « guerre hybride » comme dans « guerre totale », le mot « guerre » subsiste, ce qui ramène à un phénomène connu, à un phénomène ayant d’innombrables précédents, or qui ne sent que nous sommes entrés dans un complet inconnu, dans un événement littéralement sans précédent ?
Lapidation ?
Tel la femme adultère du récit biblique, l’Iran a été accusé par deux témoins, Israël et USA, d’une impardonnable faute, vouloir se doter d’un armement nucléaire. L’Iran ayant signé le traité de non-prolifération, les deux témoins, rejoints par la foule des pays occidentaux, s’estiment fondés, en droit, à le punir. Et la punition ne saurait être moins que la mort, en l’occurrence par lapidation, lapidation à l’échelle d’un pays tout entier, avec des bombes en guise de pierres. La tentative de juin dernier n’étant pas allée à son terme, une autre, déclenchée le 28 février, se poursuit. Mais le lapidé se défend comme un beau diable, donc si cela ressemble bien à une lapidation géante, cela n’en est pas une à proprement parler.
Duel ?
Israël et USA pensaient en finir par une frappe de « décapitation ». Elle n’a pas suffi. Alors les deux adversaires sont entrés dans ce qui peut se décrire comme un duel à coup de missiles et de drones. La défaite reviendra au premier qui se fatiguera d’être bombardé ou à celui qui aura, le premier, épuisé ses arsenaux. Mais le duel, comme la guerre, obéit à des règles, la première étant l’égalité des armes. Nous en sommes ici très loin.
Snuff-spectacle ?
Panem et circenses est devenu en notre si merveilleux monde occidental moderne essence et guerre-en-direct.
Rome avait ses combats de gladiateurs, nous avons les images du journal de 20h. À des siècles de distance ce sont de très semblables rituels, pleins de violence, de sang, de larmes, offerts au peuple toujours avide de tels spectacles, chacun y ayant son champion et souhaitant sa victoire, et à l’issue inconnue.
L’empereur était dans sa loge, le peuple dans les tribunes, les combattants dans l’arène. Aujourd’hui, sur la scène du monde, le rôle de l’empereur est tenu par les USA, le rôle du peuple dans les tribunes par les nations du monde devant leurs écrans, le rôle des combattants par Israël et Iran (et aussi, en même temps, sur un autre théâtre, par Ukraine et Russie). Seul le manque d’essence dans les stations-services fait d’aussi gros titres que le bilan des morts de la journée. Le rôle des images et de la télévision, le côté spectacle donc du drame en train de se jouer, est essentiel, c’est indéniable, et pourtant il ne s’agit pas seulement de cela car il est attendu de l’épreuve, aussi bien pour les combattants que pour les spectateurs, rien de moins que le salut.
Sacrifice ?
Alors est-ce un sacrifice ? Un sacrifice est une mise à mort dont il est attendu de merveilleux bienfaits, à commencer par l’ordre et la paix. Les massacres de la 2e guerre mondiale et le triomphe sur le nazisme n’ont-ils pas débouché sur une très remarquable période d’ordre, de paix et de prospérité ? N’est-il pas légitime d’espérer que cela puisse se reproduire ? Pour de nombreuses personnes, le combat qui se mène au Proche-Orient est une répétition, un nouveau combat de la civilisation contre la barbarie dont la civilisation ne peut que sortir vainqueur. Écrasons la barbarie, disent certains, la survie, c’est-à-dire aussi le salut, sont à ce prix ! Nous l’avons fait une fois, faisons-le une deuxième fois !
Oui, mais qui sacrifie qui ?
Au monde occidental acharné, pour son salut, à la perte de l’Iran répondent l’Iran et ses alliés (le reste du monde) acharnés, pour leur propre salut, à la perte de l’Occident.
Le pouvoir du sacrifice est éventé : cette concurrence antagoniste, manifeste, flagrante, entre deux volontés sacrificielles opposées ne peut que faire douter de l’efficacité de l’une comme de l’autre.
Que pourrait-il bien sortir de bon de toutes ces morts et de toutes ces destructions ?
Jeu ?
Plus rien n’a de sens, alors jouons !
Ça y ressemble : à la façon dont le chat joue avec la souris, USA et Israël jouent avec l’Iran, parce que la nature le commande, puisqu’ils sont les plus forts et que cela leur plaît.
Trump n’est-il pas allé jusqu’à dire qu’il allait bombarder les installations pétrolières de l’île de Kharg « juste pour le plaisir » ?
Mais la souris mordille les pattes du chat. Celui-ci ne peut pas l’admettre et le jeu perd de son attrait.
Trop de sang répandu, trop de souffrances, trop de pays impliqués… interdisent de ne voir cela que comme un jeu, et obligent à ouvrir les yeux.
Apocalypse ?
L’apocalypse est à la fois terrifiante catastrophe et lumineuse révélation, on le sait.
Et, en effet, avec Trump et ses comparses, la violence a libre cours et tout est révélé.
Les dirigeants américains ne cachent rien de leurs intentions, y compris les pires.
Donald Trump, n’en parlons pas, mais aussi Pete Hegseth :
« Nous survolons leur capitale. La mort et la destruction venant du ciel toute la journée. Nous jouons pour de bon. Nos combattants ont le maximum d’autorisations accordées personnellement par le président et le vôtre. Nos règles d’engagement sont audacieuses, précises et conçues pour libérer la puissance américaine, pas pour l’enchaîner. Cela n’a jamais été censé être un combat loyal, et ce n’est pas un combat loyal. Nous les frappons pendant qu’ils sont au sol, ce qui est exactement ce que cela devait être. »
Ou encore Benyamin Netanyahu à la tribune de l’Onu :
« Nous sommes le Bien combattant le Mal »
Or aucun dirigeant occidental, aucun éditorialiste, n’a pris explicitement position sur de tels propos. Ils les entérinent donc, implicitement au moins, aussi dépourvus de morale et de sens qu’ils soient.
Y a-t-il pour autant apocalypse ?
Guerres, lapidations, duels, etc., se répètent. Ces mots-là peuvent être mis au pluriel.
Mais apocalypse ?
Peut-on parler d’apocalypses au pluriel ?
Non assurément !
Alors, vivons-nous l’apocalypse ?
Vivons-nous ce moment unique, ultime et révélateur, que désigne le mot apocalypse ? Nul ne saurait le dire.
« Auschwitz, Golgotha du monde moderne » dit Jean-Paul après avoir visité le camp d’Auschwitz.
La Terre Sainte agrandie au Proche-Orient est-elle en train de devenir un anti-Golgotha, autrement dit le lieu où Puissances et Principautés chercheraient à se venger d’y avoir été démasquées il y a 2000 ans, et aussi un anti-Auschwitz puisque c’est au cri de « plus jamais ça ! » que recommence, encore et toujours, « ça » ?
Cela y fait penser.
Combat contre la Lumière ?
Combat contre la Lumière, contre le Verbe, contre le savoir… voilà peut-être la meilleure façon de désigner ce qui se passe là-bas, entre Méditerranée et océan Indien, et auquel, tous autant que nous sommes, du monde entier, aveugles volontaires, nous participons.
Denis Monod-Broca
Vignette d'illustration : La statue équestre de Gengis Khan a été érigée en 2008 au bord de la rivière Toula à Tsonjin Boldog (ou Tianjin Boldog), partie de Erdene (en), province de Töv, à 54 km à l'est de la capitale mongole Oulan-Bator. Par Zazaa Mongolia — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=45566747 «L'Histoire prouve que, malheureusement et tristement, Jésus-Christ n'a aucun avantage sur Gengis Khan. Car si vous êtes assez fort, assez impitoyable, assez puissant, le mal l'emportera sur le bien», a déclaré Netanyahou, premier ministre israélien, jeudi 19 mars 2026.
Merci pour cette réflexion. Elle souligne combien la violence ne se réduit pas à des actes isolés, mais se nourrit de discours et de justifications. Cela rejoint ma propre réflexion : quand la mémoire et la souffrance ne sont pas pleinement assumées, elles peuvent se répéter et, paradoxalement, légitimer de nouvelles violences. Ce que nous appelons « le Bien » n’est pas automatique ; il doit être constamment interrogé, et la lucidité sur nos propres aveuglements reste essentielle.
Vous me comprenez, nous nous comprenons, autour d’un savoir partagé et grâce à lui. Comment le faire partager à autrui, ce savoir, comment (mieux) le diffuser ?
Nous sommes dans une maison en proie à un incendie. Nous courons en tous sens à la recherche d’une issue. Il y a bien une porte de sortie, assez visible, mais il y est écrit « religion », alors nous préférons continuer à courir en tous sens…