L’œcuménisme est souvent présenté comme un horizon apaisé du christianisme : la réconciliation des Églises, la fin des divisions, l’unité retrouvée. Mais cet horizon, dès qu’on le regarde de près, se dissout. Non pas faute de bonne volonté, mais parce qu’il repose sur une fiction : celle d’une unité possible entre des traditions qui ne partagent ni les mêmes structures théologiques, ni les mêmes rapports à la vérité, ni même, au fond, la même manière d’habiter le réel.
Entre catholicisme romain et orthodoxie, les divergences ne sont pas des malentendus que le dialogue pourrait dissiper. Elles engagent des points de non-retour. Le Filioque, la primauté pontificale, les définitions dogmatiques postérieures au schisme ne sont pas des détails ajustables : ils structurent des visions ecclésiales incompatibles. D’un côté, une centralisation doctrinale ; de l’autre, une fidélité à une continuité patristique qui refuse précisément ce type d’évolution. L’unité, ici, impliquerait nécessairement que l’un des deux cesse d’être ce qu’il est.
À ces différences de structure s’ajoutent des divergences doctrinales précises, qui rendent toute convergence encore plus problématique. Entre catholicisme romain et orthodoxie, le différend ne se limite pas à une question d’organisation : il touche à la formulation même du dogme. Le Filioque, ajouté en Occident au Credo, modifie la compréhension de la procession de l’Esprit ; la primauté pontificale, définie juridiquement et théologiquement jusqu’à l’infaillibilité, introduit une instance de décision doctrinale étrangère à la synodalité orthodoxe ; des dogmes comme l’Immaculée Conception ou l’Assomption témoignent d’un développement doctrinal que l’Orient refuse au nom de la fidélité à la Tradition reçue. Du côté protestant, la rupture est plus radicale encore : la Sola Scriptura récuse toute autorité normative de la Tradition, la Sola Fide redéfinit le salut en dehors de toute médiation sacramentelle, et la diversité interne — luthérienne, calviniste, réformée — accentue encore l’éclatement. Même lorsque des points communs subsistent en apparence, leur signification diffère : l’eucharistie, par exemple, oscille entre présence réelle, présence spirituelle ou simple mémorial. Ce ne sont pas des nuances, mais des régimes de vérité distincts, difficilement traduisibles les uns dans les autres.
Avec le protestantisme, le problème change de nature mais se radicalise. La Sola Scriptura et la Sola Fide ne sont pas simplement des positions théologiques : elles déplacent le centre de gravité de la foi vers le sujet. La médiation sacramentelle, la tradition vivante, la continuité liturgique sont mises à distance. Ce n’est pas seulement une divergence de doctrine, c’est une autre économie du croire. L’eucharistie en est le symptôme le plus clair : présence réelle pour les uns, geste symbolique pour les autres. Il ne peut y avoir de compromis sans que le mot même d’eucharistie perde sa consistance.
L’histoire, d’ailleurs, ne contredit pas ce constat. Le concile de Florence avait tenté de produire une unité. Elle fut formellement proclamée, puis immédiatement rejetée dans les faits. Les dialogues contemporains, eux, ont appris la leçon : ils contournent les points de fracture. On parle d’éthique, de paix, de coopération. Mais on ne touche pas au cœur. Et ce silence n’est pas un progrès, c’est un symptôme.
Car l’œcuménisme, dans sa forme actuelle, fonctionne souvent comme une mise entre parenthèses du réel. Il produit des gestes, des images, des rencontres — mais à condition que rien d’essentiel ne soit véritablement engagé. On peut prier ensemble, tant que la prière ne suppose pas une même foi eucharistique. On peut parler d’unité, tant que cette unité ne demande aucune décision doctrinale. L’accord devient alors une forme polie du désaccord.
Il faut aussi reconnaître que ces dynamiques ne sont pas étrangères aux logiques sociales et politiques. Les grandes déclarations d’unité coïncident fréquemment avec des enjeux géopolitiques : défense des minorités chrétiennes, stabilisation de rapports internationaux, stratégies d’influence. L’unité devient alors un langage diplomatique. Et comme souvent, ce qui se présente comme dépassement des conflits en est en réalité la reformulation à un autre niveau.
Dès lors, une autre voie apparaît, plus modeste mais plus juste : renoncer à l’idée d’une fusion, et assumer une fraternité sans illusion. Non pas nier les différences, ni les réduire, mais les reconnaître comme telles. Cela ne condamne pas à l’isolement. Au contraire. Sur le terrain social, éthique, humain, les collaborations existent déjà. Elles ne supposent pas une unité doctrinale, seulement une reconnaissance mutuelle.
Cette position a un mérite décisif : elle préserve la vérité de chacun. Elle évite cette étrange situation où, au nom de l’unité, les mots continuent d’être employés alors que leur sens diverge. Elle permet aussi une forme de lucidité : les divisions ne sont pas seulement des accidents historiques, elles sont aussi le produit de logiques profondes — théologiques, mais aussi anthropologiques.
On objectera que l’Évangile appelle à l’unité. C’est vrai. Mais encore faut-il interroger ce que signifie « être un ». Car rien, dans le texte évangélique, n’impose que cette unité se traduise par une homogénéité institutionnelle, doctrinale ou juridique. Lire l’unité comme fusion revient peut-être déjà à la trahir, en la rabattant sur des catégories de pouvoir et de maîtrise qui lui sont étrangères.
L’unité dont il est question semble relever d’un autre ordre. Elle n’est pas d’abord une unité de structure, mais une unité de relation. Elle se manifeste dans la charité, c’est-à-dire dans une manière d’être à l’autre qui ne cherche ni à l’absorber ni à le réduire. Elle suppose une reconnaissance réelle de l’altérité, et non son effacement. Elle ne passe donc pas par la disparition des différences, mais par leur traversée.
Dans cette perspective, vouloir résoudre les divisions par une unification doctrinale apparaît comme un contresens. Non seulement parce que les divergences sont profondes, mais parce que l’unité évangélique ne vise pas ce type de résolution. Elle ne supprime pas les tensions : elle les habite autrement. Elle ne produit pas un consensus, elle ouvre un espace où la coexistence devient possible sans mensonge.
Une telle unité implique un renoncement plus radical qu’il n’y paraît : celui de totaliser, c’est-à-dire de faire entrer l’autre dans son propre système de vérité. Elle suppose d’accepter qu’il y ait du non-réconcilié, du non-synthétisable — non comme un échec, mais comme une dimension constitutive de l’histoire. À ce titre, elle est plus exigeante qu’une unité institutionnelle : elle demande une fidélité sans garantie, une proximité sans appropriation.
Elle ne se donne pas d’abord dans des structures ou des déclarations, mais dans des pratiques concrètes : la manière dont des communautés différentes peuvent coexister, se parler, agir ensemble sans nier ce qui les sépare. Elle est discrète, fragile, mais peut-être plus réelle que les constructions formelles qui prétendent l’incarner.
Ainsi comprise, l’unité ne serait pas confusion, mais tension habitée : non pas la disparition des différences, mais leur maintien dans une relation qui refuse à la fois la séparation absolue et la fusion illusoire.
En ce sens, l’œcuménisme, tel qu’il est souvent pratiqué, apparaît moins comme une solution que comme un déplacement du problème. Il ne résout pas les divergences, il les suspend. Et cette suspension, à long terme, produit plus d’ambiguïté que de clarté.
Peut-être faut-il alors accepter ceci : les Églises ne seront pas une au sens institutionnel. Mais elles peuvent cesser de se mentir sur les conditions de cette unité. Et dans cet espace, débarrassé de l’illusion d’une fusion, peut apparaître quelque chose de plus simple et de plus exigeant : une fraternité sans stratégie, sans confusion, sans renoncement. Une fraternité qui n’efface pas les différences, mais qui les traverse.
Roland Ezquerra
Illustration © Roland Ezquerra
Pour moi athée,l’œcuménisme est simplement un progrès raisonnable des religions monothéistes: la divinité est une et toutes ces divergences sont une affaire des hommes. Rien à voir avec LA divinité à laquelle je ne crois pas. Elle aussi est née dans l‘esprit humain