Non pour haïr ensemble mais pour aimer ensemble je suis née.

L’Europe, le Désir et le Bouc Émissaire

10 mai 2026

Essai sur la capture des valeurs par l'ingénierie du monde

I. Un projet économique en quête de légitimité

L'Union européenne est née d'une logique fonctionnaliste. La Communauté européenne du charbon et de l'acier (1951), le Marché commun (1957), puis l'euro (1999) : à chaque étape, c'est l'intégration économique qui précède, et le discours politique qui suit. Jean Monnet lui-même théorisait qu'on intègrerait les peuples par les faits accomplis, non par les grandes déclarations. La Charte des droits fondamentaux n'arrive qu'en 2000 — soit un demi-siècle après le début de la construction. Les critères de Copenhague, qui introduisent l'État de droit comme condition d'adhésion, datent de 1993 : ils accompagnent l'élargissement à l'Est, c'est-à-dire l'extension du marché.

Mais pour comprendre pleinement les ressorts de cette construction, il faut remonter à une dimension longtemps occultée : le rôle structurel et financier des États-Unis dans la mise en place de l'appareil européen lui-même. Selon les thèses développées par Bruno Poncelet dans Europe : une biographie non autorisée, l'intégration européenne n'est pas née spontanément de la volonté des peuples du continent — elle a été activement financée, orientée et instrumentalisée par Washington dès ses origines. L'outil central de cette influence fut l'American Committee on United Europe (ACUE), fondé en 1948 et dirigé par deux figures emblématiques du renseignement américain : William J. Donovan, fondateur de l'OSS — ancêtre de la CIA — et Allen Dulles, qui en deviendra directeur. Via ce canal, des fonds issus en partie de la CIA et de fondations comme la Ford Foundation ont été secrètement transférés vers des organisations pro-européennes — le Mouvement Européen, la Campagne de la Jeunesse Européenne — pour soutenir l'idée d'une Europe fédérale et intégrée, présentée publiquement comme un idéal de paix, mais conçue stratégiquement comme un rempart contre l'influence soviétique et un espace d'expansion pour le modèle capitaliste américain.

Cette influence s'est exercée selon trois axes complémentaires. Sur le plan économique d'abord : en promouvant la logique fonctionnaliste du marché unique et de l'intégration technique, les États-Unis ont façonné un espace normatif compatible avec leurs propres standards de production et de consommation — le fordisme, la grande distribution, l'industrie culturelle. L'Europe unifiée devenait ainsi un débouché massif pour les entreprises américaines et un vecteur d'acculturation des populations européennes au mode de vie américain. Sur le plan géopolitique ensuite : la construction européenne a fonctionné comme le complément civil et économique de l'OTAN, arrimant durablement le continent à l'architecture de sécurité américaine. Sur le plan du renseignement enfin : en structurant les coopérations techniques et sécuritaires à l'échelle européenne, Washington a maintenu une influence profonde sur l'architecture d'information du continent — influence que les révélations d'Edward Snowden sur les programmes de surveillance de la NSA ont rendue, des décennies plus tard, saisissante de concrétude.

Poncelet décrit ainsi l'Europe non comme une puissance autonome fondée sur ses propres valeurs, mais comme un projet piloté servant de relais à l'hégémonie américaine, sur les plans économique, culturel et sécuritaire. Cette lecture reçoit une confirmation ironique et brutale avec le volte-face de la seconde administration Trump : en abandonnant ses engagements envers l'Europe avec une désinvolture ostensible, en remettant en cause le parapluie de l'OTAN et en traitant ses alliés européens comme des partenaires interchangeables, Washington a révélé, par la négative, ce que l'analyse historique suggérait depuis longtemps. Lorsque la puissance tutélaire se retire, le protectorat consentant découvre qu'il ne sait plus très bien sur quoi repose sa propre existence.

On peut donc formuler une hypothèse dérangeante : les valeurs — démocratie, dignité humaine, droits fondamentaux — ont moins fondé le projet européen qu'elles ne l'ont légitimé après coup. Elles seraient la rhétorique d'un projet dont le cœur véritable est économique et géostratégique. Cette hypothèse mérite cependant d'être affinée, car elle risque, telle quelle, de tomber dans le travers symétrique : celui d'une lecture trop mécaniste, qui postulerait une intention cynique là où opèrent des dynamiques bien plus complexes. La thèse que nous défendrons ici est plus radicale encore : ce n'est pas que les valeurs sont instrumentalisées consciemment. C'est qu'elles sont structurellement captives d'un système qui se reproduit sans avoir besoin d'un pilote conscient.

II. L'ingénierie politique : la fabrique du pensable

Pour comprendre comment ce système opère, il faut s'intéresser à un acteur qui occupe une position stratégique tout en restant largement invisible dans le débat public : les instituts d'ingénierie politique, communément appelés think tanks. Il convient d'emblée de ne pas les traiter comme un bloc uniforme. Entre l'Institut Veblen, qui promeut une économie écologique et sociale, et le World Economic Forum, la Commission Trilatérale ou le Council on Foreign Relations (CFR), il y a une différence non seulement d'orientation idéologique, mais de puissance structurelle. Ces derniers ne sont pas de simples producteurs d'idées parmi d'autres : ils sont les nœuds centraux d'un réseau qui relie les grandes institutions financières, les gouvernements, les médias de référence et les universités d'élite.

On pourrait dire, en reprenant prudemment une intuition venue d'un tout autre champ idéologique, que ces réseaux jouent le rôle d'une "Cathédrale" sécularisée : non pas une Église au sens institutionnel, mais un appareil diffus de consécration du vrai, du sérieux et du raisonnable. Le terme, popularisé dans les milieux néo-réactionnaires américains, est trop chargé pour être repris sans distance. Mais l'intuition qu'il recouvre mérite d'être retournée contre ses propres usages : le pouvoir contemporain fonctionne moins comme un commandement vertical que comme une écologie de validation. Universités, médias de référence, think tanks, fondations, institutions publiques et financeurs privés forment un circuit dans lequel les idées ne sont pas seulement produites, mais accréditées, stabilisées, rendues circulables.

Plus précisément encore, ces institutions fonctionnent comme une chambre de compensation idéologique et technocratique. Dans le monde financier, une chambre de compensation est l'infrastructure qui s'interpose entre les acteurs d'un marché pour enregistrer leurs engagements, les rendre comparables, solder les dettes réciproques et réduire le risque systémique. Elle ne produit pas directement les transactions ; elle les rend compatibles, calculables, liquidables. Par analogie, les réseaux d'expertise contemporains accomplissent une opération similaire sur le plan politique. Ils reçoivent des intérêts économiques, des impératifs institutionnels, des affects moraux, des crises sociales et des conflits politiques ; puis ils les convertissent en catégories administrables. Ce qui entre dans la machine comme rapport de force en ressort comme "réforme", "résilience", "compétitivité", "transition", "gouvernance", "lutte contre la désinformation" ou "valeurs européennes". La conflictualité y est compensée au sens presque financier du terme : elle est soldée, neutralisée, rendue compatible avec l'ordre existant.

C'est ici que l'infiltration des logiques financières dans le politique devient visible à un niveau plus profond que celui du simple financement. Il ne s'agit plus seulement de savoir qui paie qui, mais de voir comment une forme de rationalité issue du marché — arbitrage, compensation, neutralisation du risque, conversion du conflit en calcul — devient peu à peu la grammaire même du gouvernement. La politique cesse alors d'apparaître comme l'espace tragique du dissensus collectif ; elle devient une procédure de règlement, une opération de clearing moral et technocratique où les contradictions sociales sont transformées en dossiers, les colères en indicateurs, les luttes en problèmes de gouvernance. C'est dans cet espace ainsi lissé que le financement de ces institutions prend tout son sens.

Leur financement est à cet égard révélateur : une grande partie provient de fondations d'entreprises, de banques et de fonds d'investissement. Bruegel, pour ne citer qu'un exemple, est largement financé par des institutions financières. L'ECFR offre un cas tout aussi instructif : ses comptes 2024 indiquent un revenu total de 8,7 millions d'euros, dont près de 2,5 millions — soit environ 28,7 % — proviennent de l'Open Society Foundations de George Soros, au titre du core funding, c'est-à-dire du financement structurel de l'organisation elle-même. Leur financement ne relève pas d'une simple dépendance directe à tel ou tel acteur, mais d'une constellation public-privé où se croisent institutions européennes, États, ministères, fondations philanthropiques, grandes entreprises, banques, gestionnaires d'actifs et acteurs industriels. Le point décisif n'est donc pas la corruption directe, mais l'homologie structurelle entre les lieux qui financent la production d'expertise et les intérêts qui bénéficient de la grammaire politique ainsi produite. Le concept de capitalisme de connivence est ici éclairant : il désigne précisément la manière dont les élites économiques et politiques s'entremêlent pour fausser le libre marché, en créant une structure sociale et institutionnelle qui leur est profitable — non par corruption directe, mais par construction progressive d'un environnement où leurs intérêts deviennent l'horizon naturel de toute décision publique.

Dans le périmètre européen spécifiquement, des institutions comme Bruegel, l'ECFR, l'European Policy Centre ou la Fondation Robert Schuman jouent ce rôle de façon particulièrement lisible. Ils ne décident pas — mais ils produisent le cadre conceptuel dans lequel les décideurs pensent, les catégories dans lesquelles les problèmes sont formulés, le vocabulaire dans lequel les solutions sont énoncées. Le circuit est précis et redoutablement efficace : un policy paper cadre un problème d'une certaine façon ; il circule dans les réseaux de la Commission européenne ; il devient base d'une consultation publique ; la consultation alimente une directive ; la directive est présentée comme une exigence technique, donc dépolitisée, donc incontestable. C'est ce que le sociologue Colin Crouch nommait la post-démocratie : les formes démocratiques sont scrupuleusement maintenues — élections, parlements, débats — mais les décisions réelles se prennent en amont, dans des espaces soustraits au débat public et imperméables au suffrage universel.

La novlangue est l'instrument linguistique de cette dépolitisation. Au sens où Orwell l'avait théorisé dans 1984, il ne s'agit pas d'interdire les idées contraires, mais de rendre leur formulation progressivement difficile, puis illégitime. "Réforme" désigne exclusivement des mesures de libéralisation ; "compétitivité" fait passer un choix politique contestable pour une contrainte naturelle ; "populisme" neutralise toute critique radicale de la démocratie représentative en la requalifiant automatiquement comme menace proto-autoritaire. Le vocabulaire ne décrit plus la réalité — il la formate.

III. La structure invisible du contrôle

À ce niveau d'analyse, on pourrait objecter qu'il s'agit là d'une lecture idéologique, non d'un fait démontrable. C'est ici qu'une étude scientifique majeure, publiée en 2011 par trois chercheurs de l'ETH Zurich — Stefania Vitali, James Glattfelder et Stefano Battiston — apporte une assise empirique rigoureuse à ce qui n'était encore qu'intuition ou hypothèse. En cartographiant un réseau de 43 000 multinationales à partir de la base de données Orbis, les chercheurs mettent en évidence que l'économie mondiale présente une structure dite en nœud-papillon : un cœur dense de 1 347 entreprises, parmi lesquelles 147 exercent à elles seules un contrôle sur environ 40 % de la valeur économique mondiale. Ce cœur est composé aux trois quarts d'institutions financières — banques, fonds d'investissement, compagnies d'assurance.

Ce qui rend ce résultat particulièrement troublant, c'est l'observation qui l'accompagne : cette concentration colossale s'est produite sans le moindre complot. Elle est le résultat mécanique de l'accumulation du capital et des participations croisées, une émergence structurelle, pas une intention coordonnée. Il n'y a pas de salle secrète où se réunissent les maîtres du monde. Il y a une architecture de détentions enchevêtrées qui produit, comme effet systémique, une convergence d'intérêts — et donc une convergence de pressions sur les espaces de décision politique.

Les chercheurs soulignent par ailleurs une propriété inquiétante de cette structure : sa fragilité cachée. Dans les périodes favorables, le réseau paraît robuste, car le risque est distribué entre de nombreux acteurs interconnectés. Mais cette interconnexion même fait que, en période de crise, les défaillances se propagent simultanément à travers tout le système — ce que les auteurs nomment la propriété du "tranchant du couteau". La crise financière de 2008 en a fourni la démonstration grandeur nature.

Ce résultat éclaire notre analyse des think tanks d'une façon plus radicale qu'on ne pourrait le croire au premier abord. Car il suggère que ces instituts ne sont peut-être que la surface visible d'une structure de contrôle bien plus profonde, ancrée dans les réseaux de propriété croisée des institutions financières elles-mêmes. L'Union européenne, en tant que marché unique, a précisément facilité l'intégration de ce cœur transnational sur le territoire européen — libre circulation des capitaux, union bancaire, architecture juridique protégeant les investisseurs. La notion de "valeurs européennes" prend alors un sens encore plus troublant : elle pourrait être la légitimation idéologique d'une architecture économique dont le vrai centre de gravité n'est pas politique, ni même délibérément idéologique, mais structurellement financier.

Il faut cependant marquer ici une limite conceptuelle importante. L'étude de Vitali et Glattfelder démontre une concentration de contrôle, pas nécessairement une coordination d'intérêts. Les 147 entités au cœur du réseau peuvent avoir des intérêts partiellement contradictoires. C'est toute la différence entre une oligarchie de fait et une oligarchie de projet : la première émerge mécaniquement de la structure ; la seconde supposerait une volonté concertée. Cette distinction ne dissout pas pour autant le problème politique central : même sans coordination consciente, une telle concentration rend la démocratie formelle largement impuissante face aux effets systémiques de ces réseaux. Quand 147 entités pèsent structurellement sur les marchés obligataires, les décisions des gouvernements élus se trouvent de facto encadrées, sinon neutralisées, indépendamment de toute intention.

IV. L'Europe et Israël : deux laboratoires, une même logique

Pour saisir la nature profonde de ce que l'Union européenne représente dans ce système global, un détour par une analogie apparemment lointaine s'avère éclairant. Dans son ouvrage War Against the People (2015), l'anthropologue Jeff Halper développe une thèse provocatrice sur le rôle d'Israël dans l'ordre mondial contemporain. Son argument n'est pas seulement que l'État israélien exporte des armes : il exporte une doctrine testée en conditions réelles. Les Territoires palestiniens occupés fonctionnent comme un laboratoire grandeur nature pour les technologies et méthodes de contrôle des populations — drones, surveillance de masse, gestion
des flux humains, architecture de l'enfermement. Ces technologies, développées sur une population captive, sont ensuite commercialisées dans le monde entier sous le label "battle-tested".

Le parallèle avec l'Union européenne est structurellement homologue, bien que son registre soit radicalement différent. L'Europe n'est pas un laboratoire militaire. Elle est le laboratoire d'une ingénierie sociale et cognitive — un espace où sont testées et affinées les formes contemporaines de gouvernement des populations par le consentement produit plutôt que par la contrainte. La population captive, ici, ce sont les citoyens européens, soumis à un cadre institutionnel supranational qu'ils ne peuvent pas défaire par le vote national — comme l'ont douloureusement appris les Grecs en 2015, lorsque le résultat du référendum du 5 juillet a été ignoré en quelques jours sous la pression de la Troïka. Et comme Israël exporte ses doctrines militaires, l'Union européenne exporte ses modèles de gouvernance : l'accord récemment conclu avec le Mercosur, après plus de vingt ans de négociations, en offre une illustration saisissante. Il ne s'agit pas seulement d'un traité commercial — c'est le transfert d'un cadre normatif complet, avec ses règles sanitaires, ses standards de concurrence, ses mécanismes de règlement des différends qui court-circuitent les souverainetés nationales, reproduisant à l'échelle sud-américaine l'architecture de gouvernementalité expérimentée en Europe.

Il y a cependant une asymétrie importante entre les deux laboratoires. Celui d'Halper repose sur une coercition physique directe et assumée. Le laboratoire européen opère dans un registre incomparablement plus doux — ce que Gramsci appelait l'hégémonie : un pouvoir qui fonctionne par consentement produit, par intériorisation des normes, par façonnage des désirs eux-mêmes. C'est à la fois moins brutal et, peut-être, plus efficace à long terme — car il est bien plus difficile de résister à une domination qu'on ne perçoit pas comme telle.

V. Le désir comme moteur : Smith, Karpman, Elias

Nous voici devant la question centrale : si ce système n'est pas piloté consciemment, qu'est-ce qui le fait tourner ? La réponse se trouve, de façon surprenante, chez Adam Smith lui-même — non dans La Richesse des nations, le texte que le libéralisme économique a canonisé, mais dans La Théorie des sentiments moraux (1759), qu'il a soigneusement négligé. Smith y pose une question décisive :

« Quel est le dessein de tout ce labeur et de toute cette agitation que l'on trouve en ce monde ? Quel est le but de l'avarice et de l'ambition, de la recherche des richesses, du pouvoir, et de la domination ? […] Être observé, être l'objet de l'attention, être l'objet de quelque sympathie, satisfaction et approbation, sont tous les avantages que nous tirons d'elle. C'est la vanité et non l'aisance ou le plaisir, qui nous intéresse. Et la vanité est toujours fondée dans la croyance selon laquelle nous sommes l'objet de quelque attention et approbation. »

Le moteur du système n'est donc pas l'intérêt matériel rationnel de l'homo œconomicus que l'économie néoclassique a placé au cœur de son modèle anthropologique. C'est le désir de reconnaissance — être vu, être approuvé, exister dans le regard de l'autre. Ce déplacement est capital : il explique pourquoi des individus continuent à participer à un système dont ils perçoivent parfois eux-mêmes les contradictions ou les effets délétères.

Ce même Smith, qu'on réduit trop souvent au chantre du marché libre, avait par ailleurs parfaitement identifié le risque du capitalisme de connivence — et mis en garde contre lui avec une lucidité que ses héritiers néolibéraux ont soigneusement occultée :

« Il est rare que des gens du même métier se trouvent réunis, fût-ce pour quelque partie de plaisir ou pour se distraire, sans que la conversation finisse par quelque conspiration contre le public, ou par quelque machination pour faire hausser les prix. Il est impossible, à la vérité, d'empêcher ces réunions par une loi qui puisse s'exécuter, ou qui soit compatible avec la liberté et la justice ; mais si la loi ne peut pas empêcher des gens du même métier de s'assembler quelquefois, au moins ne devrait-elle rien faire pour faciliter ces assemblées, et bien moins encore pour les rendre nécessaires. »

La Richesse des nations (1776), Livre I, Chap. 10

Davos, le Bilderberg, la Trilatérale : autant d'assemblées que la loi non seulement tolère, mais facilite et consacre. Smith en aurait sans doute tiré des conclusions dérangeantes pour ceux qui se réclament de lui.

L'intuition de Smith sur la vanité trouve un prolongement clinique dans la psychologie contemporaine. Le triangle dramatique du psychiatre Stephen Karpman (1968) décrit comment les individus occupent spontanément, dans leurs interactions, des rôles de Sauveur, Persécuteur ou Victime — non par calcul conscient, mais parce que ces rôles leur assurent une place dans le regard de l'autre. La caractéristique la plus troublante de ce triangle est que ses participants ne voient pas le rôle qu'ils jouent. Ils alimentent une dynamique dont ils sont à la fois les acteurs et les prisonniers, précisément parce qu'elle répond à un besoin plus profond que la réflexion consciente ne peut facilement atteindre.

Norbert Elias, dans La Société de Cour (1969), avait décrit le même mécanisme à l'échelle des élites. La cour du roi de France n'était pas un lieu de complot : c'était un espace où la compétition pour le regard du Prince structurait l'intégralité des comportements, des alliances et des trahisons — sans que personne n'ait besoin de se concerter explicitement. Soit dit en passant, le langage théologique n'est pas sans écho ici : dans la tradition chrétienne, le "Prince de ce monde" désigne Satan lui-même, la puissance qui gouverne l'ordre temporel par la séduction et le prestige plutôt que par la force ouverte. La métaphore n'est pas sans profondeur : ce qui gouverne le monde n'est peut-être pas une volonté identifiable, mais une puissance diffuse qui opère précisément par le désir de briller à ses yeux. Les forums contemporains que sont Davos, le Bilderberg ou le CFR fonctionnent de façon analogue : non comme des cercles de conjurés, mais comme des cours où se joue, dans la compétition pour la reconnaissance mutuelle, une coordination de fait entre des acteurs qui partagent les mêmes marqueurs de prestige, le même vocabulaire, les mêmes références.

Pierre Bourdieu nomme ce phénomène l'illusio : l'investissement dans les règles d'un champ social au point de ne plus les percevoir comme des règles arbitraires, mais comme des évidences. Le fonctionnaire européen qui produit des directives libérales, le journaliste qui reprend sans distance le vocabulaire des think tanks, l'universitaire qui publie dans les revues validées par ce système — aucun d'eux n'est nécessairement mû par une conviction idéologique consciente. Ils cherchent l'approbation de leurs pairs, dans des espaces où ces pratiques sont les marqueurs du sérieux, de la compétence, de la modernité. La coordination n'est pas délibérée. Elle est mimétique.

VI. Girard : la clef de voûte anthropologique

C'est ici que l'œuvre de René Girard s'impose comme la clef de voûte de toute cette analyse. Pour en saisir la portée, il faut partir de son observation la plus fondamentale. L'être humain, contrairement à l'animal, ne désire pas simplement une chose. Il désire ce que cette chose signifie dans le regard de l'autre — et cette signification dépend entièrement d'un environnement culturel et social donné. Ce que je désire, au fond, c'est la place, le prestige, l'aura, l'être que l'autre semble posséder à travers ce qu'il désire ou possède. Je ne veux pas l'objet pour ses qualités intrinsèques : je veux l'état dans lequel l'autre paraît se trouver grâce à lui. Plus précisément encore — et c'est là le point décisif — ce que je désire n'est pas même cet état tel qu'il existe réellement chez l'autre, mais la représentation que je m'en fais, la projection que je lui superpose. Je désire un fantasme de plénitude que je prête à l'autre et que je crois pouvoir atteindre en possédant ce qu'il possède. C'est en ce sens que Girard dit que le désir humain est fondamentalement métaphysique : il ne vise pas l'objet, il vise l'être — ou plutôt l'image d'un être que le sujet désirant construit et projette sur son modèle. Ce qui distingue radicalement l'humain de l'animal, c'est cette dimension symbolique et mimétique du désir : nous ne désirons pas seulement avoir, nous désirons être, et nous cherchons ce chemin vers l'être dans le regard et les désirs de ceux qui nous entourent — condamnés, par là même, à une course sans fin vers un état de plénitude qui se dérobe toujours.

Ce mécanisme, développé dans Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), permet d'unifier tous les niveaux de notre analyse. Le fonctionnaire de la Commission désire ce que désire le partenaire de Goldman Sachs qui désire ce que désire le fellow du think tank de Washington — non parce qu'ils se sont concertés, mais parce qu'ils occupent des positions proches dans un espace social où les mêmes objets de désir circulent par contagion. La "chambre de compensation" décrite plus haut n'est pas seulement une machine à traiter les idées : c'est aussi une machine à synchroniser les désirs.

Mais Girard ne s'arrête pas au désir individuel. Sa contribution la plus puissante concerne la dynamique collective qui émerge lorsque le désir mimétique s'intensifie à l'échelle d'une communauté. Plus les individus désirent les mêmes objets, plus ils se ressemblent dans leur rivalité — et plus ils se ressemblent, plus la violence entre eux devient indifférenciée, incontrôlable. Girard appelle ce moment la crise des doubles : un état de turbulence sociale où les repères s'effacent, où la violence se propage comme une épidémie et menace de dissoudre l'ordre commun. Face à cette crise, les sociétés humaines ont développé, de façon récurrente à travers toutes les cultures et toutes les époques, un même mécanisme de résolution : le bouc émissaire. Une victime est désignée — souvent choisie aux marges de la communauté, à la fois dedans et dehors, familière et étrangère. Sur elle se concentre toute la violence diffuse que la communauté et ses membres ne sont pas capables d'intégrer ni d'assumer collectivement. Elle se concentre alors sur cette victime, qui est sacrifiée ou expulsée — et dont la disparition restaure miraculeusement l'unité sociale, au moins provisoirement.

Ce mécanisme, Girard le montre dans Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978), est à l'origine de toutes les institutions humaines. L'idée mérite d'être explicitée : les premières formes de rituel, de droit, de religion et de pouvoir politique seraient toutes, à des degrés divers, des institutions du sacrifice — des dispositifs visant à organiser, canaliser et réguler la violence mimétique pour éviter qu'elle ne détruise la communauté. Le rite répète le sacrifice fondateur pour en renouveler l'effet cathartique ; la loi codifie qui a le droit de punir qui, substituant la violence légitime à la vengeance privée ; le pouvoir politique concentre le monopole de la violence pour en empêcher la dissémination. En ce sens, toute institution est une réponse au problème que pose le désir mimétique à la vie collective. Et surtout, ce mécanisme est entouré d'un voile d'opacité nécessaire à son fonctionnement : le sacré. Pour que le sacrifice soit efficace, il faut que la victime soit à la fois coupable et innocente, monstrueuse et sainte. Il faut surtout que le mécanisme lui-même ne soit pas vu comme tel — car s'il était transparent, il perdrait son pouvoir cathartique.

Projeté sur la construction européenne, ce cadre analytique devient d'une précision presque clinique. À chaque crise de légitimité du projet européen, un bouc émissaire est produit avec une régularité remarquable : le "populisme" pour la crise de représentativité, le "nationalisme" pour la crise identitaire, le "complotisme" pour la crise épistémique. Ces désignations reproduisent structurellement le mécanisme sacrificiel originaire, en déviant la violence sociale vers une victime désignée qui permet au système de ne pas avoir à se remettre lui-même en question. Et les "valeurs européennes" jouent exactement le rôle du sacré girardien : une transcendance laïque qui ne peut être questionnée sans que celui qui questionne soit immédiatement requalifié comme barbare ou comme ennemi — c'est-à-dire comme le prochain bouc émissaire disponible.

On mesure ici la puissance de l'articulation entre Girard et notre analyse des think tanks. Ces derniers ne se contentent pas de produire des politiques : ils produisent et maintiennent le sacré — c'est-à-dire le cadre axiologique à l'intérieur duquel certaines questions sont légitimes et d'autres sont impensables ou monstrueuses. L'ingénierie politique est, en dernière analyse, une ingénierie du sacré.

VII. Une tragédie sans coupable, une résistance sans ennemi désigné

Voici donc ce à quoi nous aboutissons : non pas un complot, mais quelque chose de structurellement plus grave et de plus difficile à combattre. Un système dans lequel des êtres animés par le désir de reconnaissance — vanité au sens de Smith, désir mimétique au sens de Girard, illusio au sens de Bourdieu — reproduisent mécaniquement des mécanismes de domination, d'exclusion et d'appauvrissement démocratique sans en avoir la conscience claire. Une oligarchie de fait, sans oligarques pleinement conscients de l'être. Un laboratoire d'ingénierie sociale sans ingénieurs qui en auraient tracé le plan d'ensemble. Un triangle dramatique planétaire dont les participants — Sauveurs, Persécuteurs, Victimes — jouent leurs rôles avec le plus grand sérieux, sans voir la scène sur laquelle ils évoluent.

C'est en ce sens précis que la situation est tragique — au sens grec et non sentimental du terme. La tragédie, ce n'est pas le malheur en soi : c'est le malheur produit par des personnages qui ne peuvent pas faire autrement que ce qu'ils font, pris dans une nécessité qui les dépasse et qu'ils contribuent eux-mêmes à renforcer à chaque geste. Œdipe ne veut pas tuer son père. Les élites technocratiques européennes ne "veulent" pas, pour la plupart, produire de la dépolitisation et de l'appauvrissement démocratique. Mais leur désir de reconnaissance dans un champ précis — structuré par les intérêts économiques gigantesques dont l'étude de Vitali et Glattfelder a cartographié l'architecture souterraine, animé par la contagion mimétique que Girard a décrite, légitimé par un sacré que les think tanks entretiennent — les y conduit avec la régularité d'une mécanique. Raymond Aron, commentant Marx, formulait cela avec une économie de mots saisissante : « Les hommes font l'histoire, mais ils ne savent pas l'histoire qu'ils font. » Cette phrase pourrait servir d'épigraphe à tout ce qui précède : les acteurs du système européen font bien une histoire — mais ils ne voient ni la scène, ni la pièce, ni la nécessité qui les fait jouer.

Ce diagnostic n'est pas une invitation au fatalisme. Il serait même une trahison de la rigueur intellectuelle que d'en rester là. Comprendre que le système se reproduit par désir autant que par intérêt, par mimétisme autant que par calcul, par sacré autant que par force — c'est précisément identifier les leviers d'une résistance à la hauteur de la complexité du problème. Une résistance qui ne cherche pas de coupable désignable, car elle sait qu'il n'y en a pas. Une résistance qui ne se contente pas de dénoncer le mensonge, car le système ne repose pas sur un mensonge conscient mais sur une structure de désir collectif. Une résistance qui commence par le plus difficile : voir le rôle qu'on joue soi-même dans le triangle dramatique — ni Victime consentante qui délègue sa puissance, ni Sauveur illusoire qui perpétue la dépendance, ni Persécuteur commode qui rejoue le mécanisme sacrificiel.

La première forme de résistance est donc épistémologique avant d'être politique : se donner les outils pour voir ce qui se passe. C'est précisément ce à quoi invitent, chacun à leur façon et depuis leurs champs respectifs, Smith, Karpman, Bourdieu, Halper, Elias, Vitali et Girard. Des œuvres séparées par les disciplines, les époques et les objets, mais qui convergent vers une même cartographie d'un monde gouverné moins par la volonté consciente que par la puissance aveugle du désir mimétique — et qui, pour cette raison même, peut être transformé autrement qu'on ne le croit.

Hakim Bey


Références principales : Adam Smith, Théorie des sentiments moraux (1759) ; La Richesse des nations (1776) — Jean Monnet, Mémoires (1976) — Bruno Poncelet, Europe : une biographie non autorisée — George Orwell, 1984 (1949) — Colin Crouch, Post-Democracy (2004) — Stefania Vitali, James Glattfelder, Stefano Battiston, "The Network of Global Corporate Control", ETH Zurich (2011) — Stephen Karpman, "Fairy Tales and Script Drama Analysis", Transactional Analysis Bulletin (1968) — Pierre Bourdieu, Les Règles de l'art (1992) — Norbert Elias, La Société de Cour (1969) — René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque (1961) ; La Violence et le Sacré (1972) ; Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978) — Jeff Halper, War Against the People (2015) — Antonio Gramsci, Cahiers de prison (1929–1935) — Raymond Aron, Introduction à la philosophie de l'histoire (1938).

Photo d'illustration : (C) Benoît Girard

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