De la claustration identitaire comme anti-érotisme

23 août 2026

Romain Vignest, agrégé de lettres classiques et docteur de l’université Paris-Sorbonne, a publié Victor Hugo et les poètes latins (2011). Président de l’association des professeurs de lettres, il a dirigé La Langue française et la Méditerranée (2010), Enseigner les humanités (2010), La France et les lettres (2012), La Grande Guerre des écrivains (2016) et Italie-France : littératures croisées (2021). Il s’est également intéressé à la littérature africaine de langue française. Connu des lecteurs d'Antigone pour sa contribution sur la romanité, il nous livre ici, à la lumière de Michel Foucault, une révision revigorante de quelques préjugés contemporains...

Non seulement nos contemporains usent des mots et des notions qu’ils recouvrent de manière tout à la fois anachronique et présomptueuse, mais, ne s’interrogeant pas sur leur genèse et oubliant leur historicité, ils tiennent pour évidences ce qui ressortit souvent à un système bien spécifique d’interprétation du monde, dont ils se condamnent dès lors à être les victimes.

Les termes « homosexuel » et « hétérosexuel » sont très récents. Ils ont été forgés en 1868-1869 par le journaliste hongrois Karl-Maria Kertbeny, puis repris et systématisés par la littérature psychiatrique, en premier lieu en 1886 par le psychiatre et médecin légiste germano-autrichien Richard von Krafft-Ebing dans sa Psychopathia sexualis comme les deux termes d’une dichotomie fondamentale ; avant lui, en 1870, le psychiatre allemand Karl Westphal avait été le premier, dans un article sur les « sensations sexuelles contraires », à appréhender l'attirance pour le même sexe comme une condition médicale, en l'occurrence pathologique, une « perversion ». Avant cela, on parlait des actes, dont on n'induisait pas d’identités stables ou de « natures » sexuées. On est passé de la qualification de pratiques à la qualification d’individus ; l’acte devient le signe d’une essence, d’une « espèce » particulière. Pour Michel Foucault[1], l’« homosexualité » n’est donc pas une réalité intemporelle qui aurait enfin été nommée au XIXe siècle ; c’est une catégorie produite par un ensemble de discours (médicaux, psychiatriques, juridiques, pédagogiques) qui se multiplient à partir du XVIIIe et surtout du XIXe siècle (il date le basculement autour de l'article de Westphal). Dès lors, l’identité absorbe l’acte, l’individu qui commet ces actes devient un type d’être. Il a une histoire, une enfance, un caractère, une physiologie, une sensibilité particulière. Sa sexualité n’est plus un acte ponctuel, elle devient le principe explicatif de tout ce qu’il est. C’est ce que résume la formule fameuse : « Le sodomite était un relaps, l’homosexuel est maintenant une espèce. »

À cet égard, on remarquera comment l’institution du « mariage pour tous » a donné raison à Foucault en couronnant le passage de l’un à l’autre de deux grands systèmes de contrôle social qu’il définit dans La Volonté de savoir :

• Le dispositif d’alliance (ancestral) : il organise les relations de parenté, le mariage, la transmission du nom, des biens et du statut. Il est centré sur le droit et la reproduction de l’ordre social.

• Le dispositif de sexualité (né au XIXe siè2cle avec l’essor scientiste) : il ne se contente plus de régler les alliances. Il s’intéresse au corps, aux sensations, aux plaisirs, aux conduites, à la santé, à la population. Il fait de la sexualité un objet de savoir, c’est-à-dire quelque chose de produit, défini et standardisé par l’institution scientifique, et un point d’intervention du pouvoir (l’institution scientifique est une instance de pouvoir), où s’articulent le corps (anatomo-politique) et la population (bio-politique). Il réalise une emprise infiniment plus intime et insidieuse sur l’individu, qu’il dépossède de lui-même et à qui il donne le sentiment de le « réaliser » quand il le réifie. Son efficacité singulière tient à ce qu’il annihile la subversion et la normalise en l’intégrant.

Foucault insiste sur le fait que ce dispositif ne concerne pas seulement l’homosexualité. Il touche aussi l’enfant, la femme hystérique, le couple conjugal, le pervers… De nos jours, même ce que l’on appelait naguère encore un trait de caractère est désigné par un terme médical qui le psychiatrise, le catégorise et parfois induit un traitement. L’essentialisation de l’homosexuel est cependant pour Foucault l’exemple central et premier, le paradigme de la façon dont le pouvoir moderne produit des cellules identitaires à l’infini : LGBTQIA+) plutôt que de se contenter de les réprimer. C'est de cette claustration par conceptualisation que procède ce qu’il appelle le « biopouvoir », qui gère, optimise, régule et fait vivre les populations, qui transforme la vie (biologique et sociale) en objet de caractérisation scientifique et d’intervention politique. Il résulte et procède du geste scientiste du XIXe siècle : taxinomie, classification, naturalisation. On cherche à ranger les êtres humains dans des catégories stables, mesurables, prétendument ancrées dans la nature (biologie, psychologie, puis plus tard génétique).

À cet égard, notons que, au moment même où l’institution scientifique forgeait les concepts « homosexuel » et « hétérosexuel », elle naturalisait les groupes linguistiques en « races » : les familles de langues (indo-européen, sémitique…) devenaient des essences biologiques et morales. Dans les deux cas, elle transformait des phénomènes historiques, culturels ou comportementaux en natures fixes, souvent hiérarchisées. Les deux opérations relèvent du même esprit d’époque : la volonté de fonder scientifiquement des différences et de stabiliser des identités. Faut-il enfin ajouter que cette segmentation de la société est aussi une segmentation du marché, qu’elle adapte idéalement la société aux aspirations du capitalisme ?

Foucault décrit le passage du paradigme religieux au paradigme scientifique dans l’encadrement de la société. On l’aura compris, quand bien même ils ne déboucheraient pas sur la stigmatisation d’un groupe, ces discours ont généré ce groupe et y ont assigné l’individu, ont même instillé dans son esprit la fausse évidence qu’il en relevait nécessairement et naturellement ; ils sont par eux-mêmes et au plus haut point répressifs en tant qu’ils sont productifs : ils fabriquent des identités, les manières dont on se perçoit et dont on est perçu, les groupes auxquels on s’affilie. La claustration identitaire est ainsi le moyen contemporain, défini sur le paradigme biologique, de figer le flux du désir en une tendance définie, autrement dit d’endiguer la fluidité de l’individu, pour le contrôler et assurer la stabilité sociale. Ce faisant, elle ressortit à ce que Foucault expose aussi dans Surveiller et punir : l’intériorisation de l’oppression, intériorisation si profonde et inconsciente que l’opprimé revendique lui-même son incarcération comme une reconnaissance et une émancipation.

Romain Vignest

Illustration : procession dionysiaque avec, de gauche à droite, un personnage tenant le thyrse et accompagné d'une panthère figurant probablement Dionysos, un satyre et son sistre, une ménade échevelée et son tambourin (27 av. J.-C. – 37 ap. J.-C., Musée archéologique national de Naples).


[1]  . Michel Foucault, Histoire de la sexualité, I. La Volonté de savoir, notamment 4. « Droit de mort et pouvoir sur la vie » et 5. « Le dispositif de sexualité », 1976.

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