
Il en va de "fasciste" comme de "bouc-émissaire" dans la langue girardienne. "Bouc-émissaire" désigne le nom que l'on donne à un rite sacrificiel DU POINT DE VUE des sacrificateurs. Mais il en vient à désigner AUSSI la victime innocente du point de vue de ceux qui se situent (ou croient se situer) en dehors du récit sacrificiel parce qu'ils s'imaginent (à tort ou a raison) en avoir décrypté les ficelles. Il n'y a donc plus de bouc-émissaire, sinon des agneaux sans tâches sacrifiés par LES AUTRES : "ce n'est pas un bouc émissaire puisqu'il est coupable".
Bien entendu, associer la figure du fasciste à celle du bouc émissaire comporte un grand risque de mécompréhension : puisqu'un bouc émissaire est "forcément" innocent, ce serait sous-entendre que le fascisme serait innocent lui aussi. Mais cette mécompréhension s’inscrit en abyme de mon propos dont le but est de souligner justement à quel point les "modernes émancipés " que nous sommes ont un énorme problème avec l'innocence et la culpabilité. De cette obsession satanique pour l'innocence (que René Girard associe à la notion évangélique de "scandale"), le fascisme constitue lui-même l'aboutissement paranoïaque et meurtrier. Il suffit de voir comment les néo-nazis qui s'apprêtent à défiler à Lyon se sont sentis obligés de construire tout un récit autour de l'"innocence", de la "vertu", de leur "martyr", ou comment le théoricien fasciste du "grand remplacement", Renaud Camus, s'est auto-proclamé "le parti de l'in-nocence"...
Dès lors, il y a un travail de Sisyphe à faire et à refaire sans cesse, non seulement pour distinguer les concepts, pour bien savoir de quoi l'on parle, mais surtout pour mieux les articuler puisque la Modernité peut se comprendre en grande partie comme l'oscillation, l'intrication et la contamination réciproque de ces deux points de vue : un mouvement de compréhension qui tend à l'émancipation et à la non-violence ; un mouvement de compréhension qui se contente de fournir les masques pour continuer à sacrifier la conscience tranquille ("La Modernité, dit Girard, est le pouvoir de s'installer dans une crise sacrificielle sans cesse aggravée"). C'est pourquoi le fasciste est un être mutant, insaisissable. Surgi des profondeurs d'une société paniquée par la fragilité de ses propres structures, il croit à chaque fois avoir découvert "le bon bouc-émissaire", celui dont la culpabilité est ABSOLUMENT INCONTESTABLE, mais, aussitôt sa découverte proclamée, elle est éventée et doit donc se réactualiser sous un nouveau nom, sous une nouvelle apparence...
Par conséquent, on pourrait dire que le travail à faire n'est pas un travail théorique, c'est un travail éthique qui commence par soi-même. Si l'antifascisme devient une politique, s'il est contraint de se couler dans les habits et dans les catégories de son adversaire, alors, comme dirait Péguy, il ne peut plus être une mystique.
Mais aussi, dans la mesure où le concept de "fascisme" se confond avec le cheminement antagonique de ses propres représentations, on pourrait dire que l'antifascisme est un rapport esthétique - cinématographique - au réel. Telle est peut-être la raison pour laquelle le cinéma aura été au XXème siècle ce que la tragédie fut au Vème av. J.-C.. Et c'est aussi la raison pour laquelle, au risque de choquer, on pourrait dire de l'antifascisme qu'il est un "cinéma" : soit un cinéma qui restitue les points de vue et donne accès au réel en trois dimensions ; soit un cinéma qui se nie en se singeant lui-même sous la forme d'une bonne conscience psittaciste et assiégée.

Accuser, montrer du doigt un ou des coupable(s), se croire soi-même innocent, n’est-ce pas cela le péché originel ?
Or en effet, c’est ce que fait bien souvent le cinéma.
Et la politique est une sorte de cinéma.
Et dans ce film quotidien en continu, chaque parti montre du doigt les autres partis, ces coupables qui ont mis, ou qui vont mettre, le pays au bord du gouffre.