Je suis très heureux et très honoré d'inaugurer, au moyen de ce texte, la collaboration d'Antigone et de Philippe Maître. Ce commentaire d'actualité, qui ouvre sur une autobiographie intellectuelle d'une grande sincérité, ne se contente pas de donner un avant-goût du prochain numéro d'Antigone : il préfigure la contribution très fouillée que Philippe Maître y donnera à découvrir et à méditer...
Voici les quelques mots par lesquels Philippe Maître, à ma demande, a choisi de présenter son parcours aux lecteurs d'Antigone :
"Dernier né, le 23 mars 1959, d'une famille de quatre enfants, à Beaufort dans le Jura. Secondaire en internat à Bourg-en-Bresse. Dès mes 18 ans, entré au séminaire de Paray-le-Monial. Service national en coopération en République centrafricaine: 1980-82. Au retour 1982-83: Centre d’Étude et de Recherche Missionnaire à Chevilly-Larue. Théologie à Issy-les-Moulineaux, inachevée. Tout en travaillant, licence de théologie Lyon 1987, puis BTS Production forestière et BPA Travaux forestiers (1992-93). J'exercerai le métier de forestier en auto-entrepreneur, formateur pour adultes en bûcheronnage (Savoie), chef d'équipe dans un syndicat de rivière, (Nord-Isère). Retraite prise en 2021. Je suis membre de Survie, association fondée par l'économiste François-Xavier Verschave, (Lille 1945, Lyon 2005) qui a publié notamment : La Françafrique, le plus long scandale de la République (1998), Noir Silence, qui arrêtera la Françafrique ?(2000)."
Benoît Girard
Sur la mort de Quentin à Lyon
La mort dramatique du jeune Quentin Deranque, en ce mois de février 2026 à Lyon, a suscité de nombreux commentaires, dont l'un sera l'amorce de ma réflexion. Ces commentaires peuvent être pertinents, mais ma fréquentation de la pensée de René Girard m'inspire quelques considérations complémentaires.
J'ai entendu cet événement interprété comme une alerte au sujet de deux « France » qui s'excluent l'une l'autre, chacune ne sachant plus reconnaître l'autre comme une manière légitime d'être français. J'interprète : une France identitaire contre une autre qui serait encline au multi-culturalisme intégrateur. Or ce jeune Quentin présente une caractéristique identitaire notable : il était l'un de ces nouveaux baptisés, venus à l'âge adulte au catholicisme traditionaliste, ce qui ferait de lui un représentant, et désormais une sorte de martyr, d'une foi clairement liée, pour lui, à son identité française. Qualité de martyr qu'une analyse me permettra de contester formellement.
Bien que je me reconnaisse clairement dans la France délibérément multiculturelle, j'exprime ma sympathie pour lui et pour sa famille, parce qu'il était trop jeune pour mourir, et qu'on n'est pas forcément responsable, à 23 ans, des influences reçues d'un monde devenu très complexe. Devrais-je aller jusqu'à reconnaître en lui le garçon que j'étais à 23 ans ?


Il est devenu trop banal qu'un jeune tel que lui ait pris l'option d'une revendication identitaire liée à son catholicisme tout neuf. Ce n'est pas mon option personnelle.
Un aspect sous lequel Quentin peut cependant m'être sympathique - au sens étymologique de la sympathie : souffrir ensemble - c'est que j'ai probablement partagé avec lui une certaine peine. La façon dont la France à laquelle j'appartiens, la France progressiste, considère le christianisme, me fait un peu souffrir. Comme lui peut-être. Et donc naturellement, il aurait choisi de fréquenter l'autre France, celle pour qui le christianisme est un marqueur identitaire valorisé. On peut s'y sentir mieux, au moins au début. J'imagine Quentin à ce début. Personnellement, bien plus âgé que lui mais venant moi aussi d'un milieu catholique conservateur, j'ai pris, avec un peu de maturité, l'option réfléchie d'un ancrage dans la France progressiste, où pourtant le christianisme fait problème.
Il est facile d'expliquer pourquoi le christianisme fait problème dans une mentalité progressiste : l'histoire de l'Europe chrétienne comporte de nombreuses raisons de suspecter le christianisme d'être une force réactionnaire, systématiquement instrumentalisée par les puissants pour asseoir leur domination sur un peuple subjugué. Et la facilité avec laquelle, dans le présent, les partis politiques conservateurs instrumentalisent encore une fois le christianisme, se présente comme une confirmation du caractère indécrottable de la religion à servir de caution aux forces réactionnaires.
Mais il y a une différence à faire entre le christianisme historique, que l'on peut référer à la chrétienté, forme civilisationnelle revendiquée chrétienne, et un christianisme profond, référé à l'Évangile. Cette différence négligée est à l'origine d'erreurs faites de part et d'autre, du côté progressiste comme du côté conservateur.
Car l'histoire chrétienne, et jusqu'au christianisme identitaire d'aujourd'hui, n'est pas représentative de ce qu'est le christianisme profond, mais de ce que toute religion risque fatalement de devenir, lorsqu'elle fait l'objet d'un usage trop superficiel.
Si je tiens ce discours dans les milieux progressistes, je semble très suspect, car on m'oppose toujours le témoignage de l'histoire et de l'instrumentalisation présente : « C'est bien beau, mais comment expliques-tu une telle constance réactionnaire du religieux ? »
Eh bien ! Je l'explique, mais qui entendra mon explication ? Dans ce milieu progressiste, la cause est entendue : vingt siècles témoignent contre l'Évangile, point final !
En fait, qui peut entendre qu'il s'agit de vingt siècles de détournement de l'Évangile ? Qui peut encore, dans le meilleur des cas, prêter attention à une religion qui ne cesse de se trahir elle-même ? Ce meilleur des cas, il est celui où une personne accepte d'entendre que l'histoire ne reflète pas cet Évangile, qui vaut mieux que ce que les chrétiens ordinaires en ont fait. De là à se mettre à l'écoute de l'Évangile, il reste un abîme à franchir.
On voudra bien concéder que ce texte mérite un peu d'estime, tout au plus. Mais il reste hors de question d'envisager qu'il puisse nous délivrer une clé majeure de toute connaissance sur l'Homme, sur le monde, sur un rapport de l'Homme au monde qui fonderait le rapport des hommes entre eux. Sans parler, bien sûr, d'un éventuel rapport de l'homme à Dieu ; un Dieu qui ne serait que le problème, surtout pas la solution…
Ce qui s'avère délicat, après vingt siècles de christianisme, c'est d'entendre cette critique radicale du religieux – qui englobe le religieux chrétien – comme une critique légitime, tout à fait justifiée même, et d'admettre en même temps que la solution n'est pas dans le rejet de cette religion, mais dans son accomplissement. Gandhi l'avait compris : le problème de la religion chrétienne, c'est qu'elle n'a pas été appliquée.
Je me range cependant dans la catégorie des progressistes. C'est admettre que je ne renonce pas totalement au mythe du progrès, qui aussi pose problème aujourd'hui. Nous sommes amenés à douter du progrès comme nous avons été amenés à douter du religieux. Pour la même raison : un sentiment d'échec et peut-être de trahison. Auschwitz, Hiroshima et Nagasaki symbolisent cet échec. La crise climatique s'y ajoute, l'effondrement conjoint de la biodiversité, et tant d'autres réalités contemporaines angoissantes, aussi. La question qui est posée au mythe du progrès est donc : le problème est-il dans les principes du progrès, la science, la rationalité, l'humanisme, ou dans la trahison de ces principes ? Auschwitz était-il déjà fatalement inscrit dans le logiciel progressiste comme une faiblesse de programmation, ou est-il la conséquence d'une perversion du progrès humaniste, le fait d'un hacker nazi ?
La même question se pose pour le christianisme. On lui impute le patriarcat, l'exploitation des ressources naturelles et des animaux, le colonialisme et l'impérialisme, la destruction des cultures du monde, le capitalisme, etc. Était-ce vraiment inscrit dans son logiciel, ou est-ce la conséquence de dérives dans son application ?
Je perçois donc une similitude entre les doutes contemporains qui frappent deux aspects fondamentaux de la civilisation occidentale : la composante chrétienne de ses origines, et la composante grecque de son inspiration humaniste. Depuis la Renaissance, cet humanisme est entré en concurrence avec l'hégémonie de la pensée religieuse médiévale.
La Renaissance fut d'abord amplement chrétienne, mais forcément, sa référence aux sources de la pensée antique païenne ouvrit une faille dans l'unanimité médiévale. Alors bientôt le christianisme fut questionné, puis contesté. Notre civilisation devint ce « royaume divisé contre lui-même » signalé dans l'Évangile comme menacé de ruine. Il se trouve qu'à notre époque, les adversaires sont tous les deux mis en doute, leurs bilans respectifs également critiqués.
Cette situation de faiblesse des convictions occidentales est aggravée par le phénomène tout à fait explicable, à l'âge des transports intercontinentaux et des déséquilibres économiques connus de tous, d'une attraction des populations pauvres vers les pôles de prospérité économique, en particulier vers l'Occident auquel des siècles d'exploitation des ressources mondiales, humaines et matérielles, ont assuré un avantage durable. Ainsi, ce qui aurait pu faire la fierté de l'Occident, son attractivité, est perçu par lui comme une menace.
Les Occidentaux perçoivent confusément que leur prospérité attire dans la proportion inverse de la capacité d'intégration de leurs convictions philosophiques et religieuses. L'intégration civique demeure un vœu pieux, les valeurs démocratiques étant désormais adoptées plus par opportunisme que par séduction. Ce qui représente un recul récent, puisque naguère des Orientaux cultivés, libanais par exemple, gagnaient le territoire français pour s'y fondre au creuset des idéaux universels que représentait pour eux notre rayonnante culture. C'est devenu bien rare. Et je n'ai pas entendu de chrétiens français se réjouir de la venue parmi eux d'étrangers venus de loin, dans l'espoir qu'à leur contact, ils pourraient être conquis de cœur à leur belle religion. Au lieu de cette opportunité missionnaire centripète, le repli frileux semble général. La peur de l'envahissement prévaut, signe évident d'un doute profond sur soi.
Dans ce royaume divisé contre lui-même qu'est devenu l'Occident, une partie croissante des gens semble depuis peu vouloir opter, schématiquement, pour l'ancrage chrétien contre l'ancrage antique de la rationalité humaniste d'inspiration grecque. Le pôle de leur civilisation qui leur paraît solide est celui de la tradition et de la foi. L'autre, celui de la critique rationaliste et du progrès attendu de ses mises en doute radicales, leur paraît aventureux, tandis qu'ils ressentent un besoin de réassurance identitaire. D'ailleurs ce fameux progrès n'a pas tenu ses promesses, du moins ne les tient plus. Le parti de la tradition et de la foi non plus ? Peut-être, mais il est plus rassurant, dans la confrontation à ceux qui, musulmans en particulier, semblent savoir quoi faire en toutes circonstances. Il ont la foi. « Ayons la nôtre, et arrêtons de nous poser les questions qui nous perdent. »
Bien-sûr, je ne suis pas d'accord avec ce choix. Je l'ai dit, je pense que le parti de la rationalité et du progrès ne doit pas porter la responsabilité de tous nos échecs. Il a généré beaucoup d'avancées indiscutables. Et je suis de ceux qui pensent que nos échecs sont imputables à un mauvais usage de la rationalité, non au choix fondamental d'en user. Ne devenons pas plus obscurantistes que le christianisme lui-même ne l'a jamais été !
La conquête d'une rationalité autonome de la religion s'est accompagnée cependant d'un orgueil de la rationalité, à l'origine d'un mythe du progrès prométhéen qui a négligé, des anciens Grecs, la prévention de l'hubris, la démesure.
Cette rationalité qui se mettait au service de l'Homme se voulait donc humaniste, progressiste, et forcément universelle. Et en cela messianique. Par son autonomie vis à vis du religieux, elle prit conscience et horreur de l'échec du religieux à rendre l'homme meilleur, et se fit la promesse de faire mieux, beaucoup mieux évidemment. C'est dans ce mouvement qu'elle renonça à la première inspiration de la Renaissance, encore largement chrétienne, pour ne voir dans le religieux guère plus que le problème, et rarement l'ombre d'une solution.
En plus du religieux, c'est tout le domaine de la mythologie qui lui devint odieux, alors la science conquérante balaya les fantaisies ethnologiques ou antiques. La Bible aussi fut traitée comme une fable, ce qui évidemment braqua l'Église contre ces prétentions de la Raison à rendre compte de tout, même de l'intouchable sacré. Sur la défensive, l'Église nia le caractère mythologique de la Bible, et s'efforça même, en vain bien-sûr, de prouver par la science les événements emblématiques de l'Ancien Testament, tels que la création du premier couple humain, le déluge ou la traversée de la Mer rouge à pieds secs.
Puis des exégètes chrétiens, protestants d'abord, catholiques ensuite, appliquèrent enfin à la Bible une étude historico-critique sérieuse et rendirent compte avec plus d'exactitude de ce qui relève, dans les Écritures, d'une mythologie particulière. Le domaine de la science fut ainsi distingué de celui de la foi, qui retrouvait alors sa légitimité. La science avait d'abord conquis sa légitimité vis à vis de la foi, puis ce fut la foi qui eut à reconquérir sa légitimité vis à vis d'une science qui dut renoncer, elle aussi, à tout expliquer.
Mais ce dernier point demeure problématique pour de nombreux progressistes, qui restent persuadés que la science, au sens large de connaissance, supplante toute prétention religieuse à quelque vérité que ce soit. Leur rationalité exclut le religieux, voué selon eux à un rôle de reliquat d'une pensée périmée, observée avec condescendance comme une curiosité anthropologique, de plus en plus exotique pour un Occident sécularisé.
En ce jeune Quentin victime d'une agression mortelle, je ne reconnais pas le garçon que j'ai été, même si, par atavisme familial, j'ai été un jeune catholique de son bord. Non seulement il a, plus que moi, investi le champ politique tandis qu'à son âge, j'investissais le champ religieux en entrant au séminaire, mais de plus, il s'est engagé dans un groupuscule violent, ce que je n'aurais jamais fait. La question politique m'habitait, mais je la mis entre parenthèses comme un problème posé par des convictions héritées, très à droite. Le temps viendrait, à la lumière de la théologie, de me confronter à ce problème politique. Je l'ai dit, ce fut pour adopter finalement le point de vue progressiste, contre les idées du milieu où j'avais évolué plus jeune. L'aveu que je fais là est une prise de risque, tant il est suspect, dans les milieux progressistes, de provenir de l'autre bord.
Mais peu importe. J'évoque mon parcours qui a croisé en sens inverse celui d'un auteur prestigieux, René Girard, un homme un peu plus jeune que mon père, ce qui lui épargna d'être soldat en 1939, tandis que mon père le fut, et par suite prisonnier de guerre en Allemagne. Voilà donc un intellectuel de la génération de mon père qui aura pu me servir de modèle alternatif, à partir du moment où je lirai son œuvre dans les années 1990, c'est à dire après avoir pris l'option d'un progressisme résolument à gauche.
Mais donc il se trouve que l'itinéraire de René Girard est inverse : lui qui avait un père de tendance radicale, issu de la gauche laïque, fut d'abord un jeune sartrien, puis son parcours intellectuel de professeur de littérature comparée dans les universités américaines l'amena à la foi catholique et à un positionnement politique plus conservateur, gaulliste pour ce qui concerne la politique française.
Pourtant, la fréquentation des livres de Girard fut pour moi une occasion de confronter mon parcours personnel à des critères de discernement approfondis. Loin d'être déstabilisante, cette expérience répondit parfaitement à mon aspiration profonde à comprendre.
D'un point de vue progressiste trop superficiel, René Girard est perçu comme un penseur sacrilège, en raison justement de ce parcours de la gauche vers la droite.
Et du côté des conservateurs, l'œuvre de Girard est tout aussi superficiellement comprise comme une caution intellectuelle de leur conservatisme, ce qu'elle n'est certainement pas (Cf. l'article de Perret sur Vance). En vérité, il s'agissait d'un intellectuel de haut vol, dont le regard acéré sur les courants de pensée contemporains le dégagea de toutes les modes. Sa pensée fut vraiment indépendante et sans sectarisme.
Ainsi ma fréquentation assidue de son œuvre ne m'obligea nullement à renoncer à mes convictions. Elle les rendit seulement plus conscientes de leur dépendance à l'air du temps. Au contact de Girard, vous n'êtes pas forcément contraint de changer de convictions, mais incité à les décaper, à les extraire du conditionnement de l'époque. René Girard ne vous contraint pas à renoncer au progressisme ; il situe seulement ce choix dans le contexte contemporain d'un progressisme trop sûr de lui, en particulier dans son rapport au religieux.
Un message essentiel de Girard est là : la pensée progressiste persiste à négliger le religieux, à le considérer de haut, à le disqualifier, tandis que le mythe du progrès lui-même s'effondre sous nos yeux. En particulier le texte religieux occidental de référence, l'Évangile, reste dans l'angle mort de la pensée progressiste, alors que ce texte s'avère, pour celui qui l'entend vraiment, une source de connaissances sur l'Homme et sur ce qui manque à la pensée occidentale pour s'extraire de sa propre impasse. Il est un chemin ouvert devant elle, qu'elle se refuse à explorer.
Alors beaucoup se méprennent au sujet de Girard, comme s'il avait prôné un retour vers la référence religieuse à une Église puissante et incontestée. Ce n'était pas son propos. Il ne reniait rien des efforts de l'homme occidental pour s'extraire de sa première impasse, celle d'une religiosité primaire, dominatrice, intransigeante et obscurantiste. Mais il déplorait que dans ce mouvement d'émancipation, on ait jeté l'Évangile avec l'eau d'un baptême renié. Girard n'était pas de ceux qui, pour déclarer l'Occident « chrétien », se contentent du fameux baptême de Clovis ou même de cet événement plus décisif que fut la conversion de l'empereur Constantin. Il n'était pas nostalgique d'une Église établie et puissante ; il était dans l'impatience d'une prise en compte à nouveaux frais, par une culture occidentale moderne forte de ses méthodes scientifiques, de l'une de ses sources principales, reniée et méprisée : la Bible.
La critique occidentale avait finalement su rendre compte de la ressource anthropologique des mythes antiques, puis des mythologies ethniques. L'ethnologie, la sociologie, l'anthropologie, l'étude de la préhistoire et de l'émergence de l'homme, l'éthologie en s'intéressant au comportement des sociétés de primates proches de l'homme, toutes ces connaissances réunies s'accordaient à rendre aux diverses mythologies leur pertinence anthropologique. Alors il devenait paradoxal de se désintéresser de la mythologie biblique. René Girard s'y appliqua. Le fait de rapprocher les mythes bibliques des autres mythologies n'eut pas pour effet de banaliser la Bible. Il n'en ressort pas qu'elle n'est qu'un mythe parmi d'autres, mais qu'au-delà de ses ressemblances avec les mythes universels, la Bible offre une éminente originalité.
Il s'agit d'abord de bénéfices anthropologiques attendus. Si n'importe quel document, vestige ou artefact ancien constitue un indice anthropologique, un élément de connaissance de l'Homme, pourquoi pas la Bible ?
De ces indices, René Girard échafauda une théorie générale appelée « théorie mimétique ». Certains critères qu'offre cette théorie guident mon analyse de l'événement dramatique survenu à Lyon.
Avec la mort de Quentin nous risquons la confusion, car les analyses que j'entends ne suffisent pas à définir la situation où nous sommes. Nous faisons face à un antagonisme violent où aucun des adversaires n'est à sa place.
Quentin n'était pas à sa place en tant que « chrétien » dans un groupe de choc délibérément violent.
Et les « antifas » ne sont pas à leur place, en tant que doubles mimétiques de leurs adversaires. Les antifas, qui se définissent comme défensifs, ont adopté le mode agressif alors qu'ils s'inscrivent au fond dans la logique victimaire qui résulte, en fait, de la valorisation chrétienne des victimes. Eux qui se réclament d'une France progressiste émancipée de la religion, s'inscrivent en réalité dans le schéma victimaire chrétien, celui qui détermine depuis l'exaltation de Jésus crucifié l'inversion des valeurs qui avaient cours dans le monde païen. Nous ne l'apercevons plus par accoutumance, mais nous sommes entrés depuis deux mille ans dans ce système d'inversion qui fait des « derniers » les « premiers » et réciproquement, c'est à dire la dévalorisation des héros conquérants ou dominateurs violents, et la valorisation de leurs victimes. C'est en réalité le récit de la passion du Christ qui a inauguré en Occident cette inversion inédite des valeurs, qui fait que toute violence se doit désormais d'être légitimée d'avance par la défense des opprimés, des pauvres ou des victimes de toute oppression.
Les débats que nous entendons autour de la mort de Quentin ne font pas exception : ils prennent la tournure habituelle en Occident d'une compétition victimaire. Chacun des camps revendique son statut victimaire.
Je n'entre pas ici dans la comptabilité des victimes, dont on est en droit de s'étonner du peu de cas qui est fait de la violence coutumière d'extrême-droite, et de l'aubaine que semble représenter, pour ce camp, et pour une fois, une victime à exhiber. Les parents de Quentin ont pourtant exprimé leur volonté que sa mort ne soit pas récupérée.
Quoi qu'il en soit, la valorisation victimaire des antifas est décrédibilisée par leur violence mimétique, calquée sur celle de leurs antagonistes.
Et le jeune Quentin, je le répète, n'est pas à sa place, en tant que chrétien revendiqué, dans un groupe qui se donne la mission violente d'affronter physiquement, jusqu'au risque de tuer – même si en l'occurence c'est lui qui perd la vie. Sa présence de nouveau baptisé dans ce groupe illustre de façon dramatique la perversion identitaire du christianisme. Car ce christianisme-là n'est pas à la place chrétienne de la valorisation des victimes, mais à la place nietzschéenne du refus de cette valorisation victimaire. Il s'agit d'une revendication, de la part de Nietzsche, du rétablissement des valeurs ancestrales et païennes, valeurs viriles du droit accordé à la force, en vertu de la force.
Du point de vue de ses compagnons, Quentin est peut-être mort en héros, mais il est exclu de reconnaître qu'il soit mort en martyr. Ces groupes violents se croient-ils en croisade ? Il serait temps de réaliser que les croisades, ce double mimétique d'un certain jihad, ne furent qu'un reliquat d'héroïsme barbare improprement christianisé au profit d'un impérialisme chrétien malvenu.
Nous sommes donc sous le régime « d'idées chrétiennes devenues folles ». C'est une citation, mais je ne sais plus de qui. Reprise, je crois, par Bernanos. Et nous pourrions sortir de cette situation où l'on s'affronte à fronts inversés, en reprenant un contact direct avec ce qu'il y a de chrétien dans les fondements de notre civilisation, pour y voir clair et remettre chacun à sa bonne place.
Il est donc urgent de cesser d'ignorer le texte biblique, qui dans cette ignorance ne peut que persister à travailler nos mentalités dans la confusion d'une obscurité souterraine. Il est alors empêché de nous délivrer les clés qu'il contient, lorsqu'il est mis au jour, et mis à jour. C'est à dire médité avec les instruments de la pensée contemporaine, dans la clarté retrouvée de ses enjeux anthropologiques, sociologiques et politiques. C'est en cela, je crois, que la pensée de Girard demeure particulièrement éclairante et inspirante.
Elle a cette vertu pour notre époque parce qu'elle émane d'un homme qui n'a pas pensé ainsi parce qu'il avait d'abord été chrétien, mais qui en est venu au christianisme parce qu'il fut en premier lieu un chercheur. Un scrutateur des romans majeurs de la littérature, sa spécialité, où il a déchiffré un message commun aux grands auteurs, un message libérateur parce qu'il instruit les lecteurs sur leur aliénation au désir d'autrui. Et sur les rivalités induites par ce désir mimétique. Lorsqu'il lut la Bible sous cet angle, Girard sut mettre en évidence les leçons magistrales que comportent les Écritures à ce sujet, plus libératrices encore, et riches d'enseignements anthropologiques majeurs. Il exhumait un trésor de sciences humaines, là où les Sciences humaines patentées négligeaient et persistent encore à négliger de fouiller.
Pourtant, n'est-ce pas de sa théorie mimétique dont nous avons un besoin urgent, dans une France de nouveau divisée en au moins deux blocs antagonistes ?
Philippe Maître
« idées chrétiennes devenues folles » = GK Chesterton, Orthodoxie, 1908