Anthropologie liturgique et critique de la modernité dans la Divine Liturgie de saint Jean Chrysostome
La modernité nous a appris à habiter un monde où tout est marchandise, où le temps est une ressource et l’autre un rival. Mais comment vivre quand le monde n’est plus qu’un désert de sens ?
Voici un texte qui tente de lire la Divine Liturgie de Saint Jean Chrysostome comme autre chose qu’un héritage religieux : comme une expérience encore active, capable d’éclairer certaines tensions de la modernité.
En s’appuyant, de manière libre, sur des auteurs comme Karl Marx, Sigmund Freud, Jacques Lacan et René Girard, l'auteur essaie de voir en quoi les textes et les gestes liturgiques peuvent encore dire quelque chose de notre rapport au désir, à la dette, et à la relation aux autres.
Il ne s’agit pas pour lui de proposer une thèse arrêtée, mais plutôt d’ouvrir une piste : celle d’une pratique ancienne qui, peut-être, permet de penser autrement ce que nous vivons aujourd’hui.
Antigone est heureuse de donner un écho à ce travail qui s'harmonise si bien avec sa ligne éditoriale - non pas une idéologie (du moins l'espérons-nous !) mais une certaine manière de se confronter au réel, d'articuler dans un dialogue fécond la diversité des traditions humaines et des champs disciplinaires.
Antigone
Introduction
La modernité a produit des cathédrales de verre et d’acier, des temples dédiés au capital, à la vitesse, à l’individu souverain. Mais au cœur de ces édifices, une question persiste : l’homme peut-il habiter un monde qu’il a désenchanté ?
À l’ère de l’hyperconnectivité, de la financiarisation du vivant et de la fragmentation des identités, la Divine Liturgie de saint Jean Chrysostome apparaît comme un contrepoint radical. Là où la modernité diagnostique des impasses — le désir comme manque infini, l’économie comme accumulation sans fin, le politique comme gestion des peurs —, la liturgie orthodoxe propose une praxis de transfiguration.
Ce texte explore comment trois prières centrales — le Πιστεύω (Pistevo, « je crois »), le Πάτερ ἡμῶν (Pater imon, « Notre Père »), et l’Ἄξιόν ἐστιν (Axion estin, « il est digne ») — en constituent les piliers anthropologiques. Lues dans leur langue grecque originale, elles révèlent une compréhension de l’être humain qui défie les dualismes modernes (corps/esprit, individu/collectif) et dialogue avec les critiques contemporaines (Marx, Freud, Lacan, Girard).
Au cœur de cette anthropologie liturgique, l’Eucharistie apparaît comme le moment où ces transformations deviennent expérience vécue : un geste à la fois simple et révolutionnaire, où le désir humain est réorienté vers la communion.
Face aux architectures modernes — gratte-ciels financiers, algorithmes prédatifs, murs frontaliers —, la Divine Liturgie construit un espace-temps autre, où le pain n’est pas une marchandise, où la dette n’est pas une fatalité, où le désir n’est pas capturé par la compétition. Elle rappelle que la vérité ultime de l’existence n’est ni la domination, ni la solitude, mais la communion.
Comment s’opère cette transfiguration ? C’est ce que révèlent les prières fondatrices de la liturgie.

I. Le Πιστεύω (Pistevo, « je crois ») : une foi qui défie la rivalité
Le Credo commence par un mot dont la densité théologique est considérable : Πιστεύω (Pistevo, « je crois »). Traduit par « je crois », ce verbe ne désigne pas simplement une adhésion intellectuelle. Dans le grec biblique et patristique, πίστις (pistis, « foi, confiance, fidélité ») signifie confiance, fidélité, engagement. Croire ne consiste pas à accepter une proposition abstraite ; il s’agit d’entrer dans une relation de confiance avec une réalité qui dépasse l’individu.
Cette dimension relationnelle devient centrale dans la confession trinitaire du Credo. Le texte affirme que le Fils est ὁμοούσιον τῷ Πατρί (homoousion to Patri, « consubstantiel au Père / de même essence que le Père »). Le terme ὁμοούσιον associe deux racines : ὁμός (homos, « même ») et οὐσία (ousia, « être, essence »). Le Fils partage pleinement l’être du Père.
Le terme ὁμοούσιον (homoousion, « consubstantiel ») ne fut pas introduit dans la confession de foi sans résistance. Au IVᵉ siècle, la controverse arienne ne portait pas simplement sur une nuance théologique concernant la nature du Christ ; elle engageait une vision entière de l’être et de l’autorité. Pour les ariens, le Fils était une créature suprême, médiatrice entre Dieu et le monde, mais non pleinement divine. Une telle conception introduisait dans la réalité divine elle-même une forme de hiérarchie ontologique : Dieu au sommet, puis le Fils, puis le reste de la création.
La décision du concile de Nicée d’affirmer que le Fils est ὁμοούσιον τῷ Πατρί (homoousion to Patri, « consubstantiel au Père ») constitue donc une rupture radicale. Elle signifie que la communion entre le Père et le Fils n’est pas une relation de domination ou de subordination, mais une relation de partage de l’être.
Cette affirmation possède une portée anthropologique considérable. Si la réalité divine elle-même est structurée par la communion et non par la hiérarchie ontologique, alors la rivalité qui traverse les sociétés humaines ne peut plus être justifiée comme une nécessité inscrite dans la nature ultime de l’être.
Dans cette perspective, la théologie trinitaire peut être comprise comme une critique implicite des structures sociales fondées sur la domination. Elle révèle que l’unité véritable n’exige pas l’écrasement de la différence mais sa transfiguration dans la communion.
Cette intuition possède une résonance remarquable avec certaines analyses contemporaines de la violence humaine. Les travaux de René Girard ont montré que les relations humaines sont souvent structurées par le désir mimétique. Les individus désirent les mêmes objets parce qu’ils imitent le désir des autres. Cette imitation engendre rivalité et violence.
La confession trinitaire propose une rupture radicale avec cette logique. Dans la Trinité, la différence n’est pas vécue comme une menace. Elle est la condition même de la communion. Le Père, le Fils et l’Esprit ne se disputent pas l’être ; ils le partagent.
Ainsi, la proclamation du Credo ne constitue pas seulement une affirmation doctrinale. Elle introduit une transformation du regard humain. Elle révèle que la rivalité qui structure les sociétés humaines n’est pas inscrite dans la nature ultime de l’être. Elle est une déformation du désir.
II. Le Πάτερ ἡμῶν (Pater imon, « Notre Père ») : dettes, pardon et économie du don
La prière que le Christ enseigne à ses disciples commence par une adresse d’une simplicité apparente : Πάτερ ἡμῶν (Pater imon, « Notre Père »). Pourtant, ces deux mots introduisent déjà une transformation profonde de l’expérience religieuse.
Le premier mot, Πάτερ (Pater, « Père »), remplace la figure du souverain par celle du père. Dieu n’est pas invoqué comme un maître distant mais comme la source d’une relation de filiation. Mais le second mot est tout aussi décisif : ἡμῶν (imon, « notre »). Dieu n’est pas mon père privé ; il est notre Père. La prière est immédiatement collective. Elle crée une fraternité.
Cette fraternité se manifeste dans la demande centrale :
τὸν ἄρτον ἡμῶν τὸν ἐπιούσιον (ton arton imon ton epiousion, « notre pain quotidien / essentiel »)
δὸς ἡμῖν σήμερον (dos imin simeron, « donne-nous aujourd’hui »).
Le terme ἐπιούσιος (epiousios, « quotidien / supersubstantiel ») est l’un des mots les plus mystérieux du Nouveau Testament. Il n’apparaît presque nulle part ailleurs dans la littérature grecque antique. Les Pères de l’Église ont proposé plusieurs interprétations : il peut désigner le pain nécessaire à la subsistance quotidienne, mais aussi le pain « supersubstantiel », c’est-à-dire le pain eucharistique. Dans les deux cas, ce pain est reçu comme un don.
Cette dimension du don possède une portée anthropologique et politique considérable. Dans l’analyse de Karl Marx, le capitalisme transforme les biens nécessaires à la vie en marchandises produites et échangées dans un système dominé par le capital. Le pain devient une valeur d’échange.
La prière chrétienne introduit une logique différente. Elle reconnaît que la vie elle-même est reçue. Elle substitue à l’économie de l’accumulation une économie de la confiance.
Cette transformation apparaît encore plus clairement dans la demande suivante :
καὶ ἄφες ἡμῖν τὰ ὀφειλήματα ἡμῶν (kai aphes imin ta opheilimata imon, « et remets-nous nos dettes »).
Le mot ὀφειλήματα (opheilimata, « dettes ») signifie littéralement « dettes ». Matthieu utilise explicitement un vocabulaire économique. La prière demande l’effacement de ces dettes à condition que nous-mêmes pardonnions celles des autres.
Dans un monde où la dette structure profondément les relations économiques et sociales, cette demande possède une dimension radicale. Elle affirme qu’aucune communauté humaine ne peut vivre durablement si la logique de la dette infinie n’est pas interrompue par le pardon.
Dans les sociétés modernes, la dette n’est pas seulement une catégorie économique ; elle est devenue une structure fondamentale de l’existence sociale. Les individus, les entreprises et même les États se trouvent pris dans des réseaux d’obligations financières qui tendent à se perpétuer indéfiniment. Cette situation crée une forme de dépendance systémique qui limite la liberté réelle des sujets.
Les analyses de Karl Marx ont montré comment les relations économiques peuvent devenir autonomes par rapport aux individus qui les produisent. Les structures du capital finissent par s’imposer comme des puissances quasi impersonnelles, auxquelles les individus doivent se soumettre pour survivre.
Dans ce contexte, la demande liturgique ἄφες ἡμῖν τὰ ὀφειλήματα ἡμῶν (aphes imin ta opheilimata imon, « remets-nous nos dettes ») prend une signification particulière. Elle introduit dans l’espace symbolique de la communauté une logique qui contredit directement la perpétuation indéfinie de la dette.
Le pardon n’est pas ici un simple sentiment moral ; il constitue un acte qui interrompt la mécanique cumulative de l’obligation.
Cette interruption possède également une signification psychanalytique. Dans la perspective de Jacques Lacan, le sujet humain se constitue dans une relation au grand Autre, lieu du langage et de la loi. Cette relation introduit une forme de dette symbolique qui ne peut jamais être totalement acquittée.
La liturgie ne nie pas cette structure symbolique. Mais elle introduit une transformation décisive : la dette peut être traversée par le pardon. Autrement dit, la relation à l’Autre cesse d’être dominée par la culpabilité infinie et devient un espace de réconciliation.
Ainsi, le Notre Père apparaît comme une véritable école de fraternité. Il forme une communauté capable de vivre au-delà de la logique de la dette et de l’accumulation.
III. L’Ἄξιόν ἐστιν (Axion estin, « il est digne ») : le corps comme lieu de transfiguration
L’hymne Ἄξιόν ἐστιν (Axion estin, « il est digne en vérité ») introduit une dimension complémentaire de l’anthropologie liturgique. Il proclame : « Il est vraiment digne de te bénir, ô Θεοτόκος (Theotokos, « celle qui enfante Dieu / Mère de Dieu ») ».
Le terme Θεοτόκος (Theotokos, « Mère de Dieu »), proclamé au Concile d’Éphèse, signifie littéralement « celle qui enfante Dieu ». Ce titre possède une portée christologique évidente : il affirme que celui qui est né de Marie est véritablement Dieu. Mais il possède aussi une signification anthropologique profonde. Il affirme que la matière et le corps humain peuvent devenir le lieu de la présence divine.
Cette affirmation contredit profondément les dualismes qui ont marqué l’histoire de la pensée occidentale. Le corps n’est pas un obstacle au salut ; il peut devenir le lieu même de la transfiguration.
Cette intuition peut être mise en dialogue avec la psychanalyse. Chez Sigmund Freud, l’existence humaine est traversée par des pulsions qui cherchent leur satisfaction. Chez Jacques Lacan, le désir est structuré par un manque constitutif.
La figure de la Θεοτόκος (Theotokos, « Mère de Dieu ») propose une perspective différente. Marie n’est pas définie par le manque mais par l’accueil. Son « oui » transforme l’espace humain en lieu de fécondité.
La tradition liturgique la célèbre comme τιμιωτέρα τῶν Χερουβείμ (timiotera ton Cheroubim, « plus précieuse / plus honorable que les chérubins »). Dans un monde où la valeur est souvent déterminée par la richesse ou la puissance, cette glorification du féminin humble possède une portée profondément critique.
La définition conciliaire de ce titre au concile d’Éphèse constitue un moment décisif de l’histoire chrétienne. En affirmant que Marie est véritablement Θεοτόκος (Theotokos, « Mère de Dieu »), l’Église affirme que celui qu’elle a enfanté est Dieu lui-même fait homme.
Cette affirmation exclut toute séparation radicale entre la dimension divine et la dimension humaine du Christ. L’humanité du Christ n’est pas un simple instrument de la divinité ; elle est le lieu même où la vie divine se manifeste.
Cette perspective possède une portée anthropologique considérable. Elle signifie que la matière et le corps ne sont pas des obstacles à la présence divine. Au contraire, ils peuvent devenir les lieux mêmes de sa manifestation.
Dans un dialogue avec la psychanalyse, la figure de la Θεοτόκος (Theotokos, « Mère de Dieu ») peut être interprétée comme une figure d’altérité non aliénante. Dans la théorie lacanienne, l’Autre apparaît souvent comme le lieu de la loi et du manque. L’Autre structure le désir mais ne peut jamais le satisfaire pleinement.
Marie introduit une figure radicalement différente : une altérité qui accueille sans capturer, qui engendre sans posséder. Elle représente la possibilité d’une relation dans laquelle le désir n’est pas écrasé par la loi mais ouvert à la fécondité.
IV. L’Eucharistie : transformation du désir et anti-sacrifice
Ces trois prières convergent vers le centre de la liturgie : l’Eucharistie.
La communion eucharistique n’est pas simplement un symbole religieux. Elle constitue une participation réelle à la vie divine. Dans ce moment, les transformations esquissées par les prières précédentes deviennent expérience.
La rivalité est remplacée par la communion.
La dette est remplacée par le pardon.
Le manque est traversé par la présence.
Dans de nombreuses sociétés traditionnelles, le sacrifice joue un rôle central dans la régulation de la violence collective. Lorsque les rivalités internes menacent la cohésion du groupe, une victime est désignée comme responsable de la crise. Son élimination rétablit temporairement l’ordre social.
L’analyse anthropologique de René Girard a montré que ce mécanisme du bouc émissaire constitue l’un des fondements cachés des cultures humaines.
La liturgie chrétienne introduit une transformation radicale de cette logique. Dans la passion du Christ, la victime innocente n’est pas dissimulée derrière un mythe justificatif ; son innocence est révélée.
L’Eucharistie ne répète donc pas un sacrifice destiné à apaiser une divinité violente. Elle rend présent le don libre du Christ qui accepte la violence humaine pour la dévoiler et la désarmer.
Dans cette perspective, la communion eucharistique peut être comprise comme l’antithèse du mécanisme du bouc émissaire. Elle rassemble la communauté non contre une victime, mais autour d’un don partagé.
La liturgie ne supprime pas les tensions de la condition humaine ; elle les oriente vers une transfiguration. Elle forme progressivement un sujet capable de vivre non dans la compétition ou l’angoisse du manque, mais dans la confiance et le don.
Ainsi comprise, la Divine Liturgie apparaît comme une pratique capable de répondre aux crises spirituelles et sociales de la modernité. Elle ne constitue pas un refuge hors du monde. Elle est un laboratoire où se forme une autre manière d’être humain.
V. Liturgie et critique du capitalisme et du fascisme
Cette anthropologie liturgique possède une portée politique qui ne doit pas être sous-estimée. Elle entre en tension avec certaines des structures fondamentales de la modernité.
Dans les sociétés capitalistes modernes, les relations humaines sont largement organisées par la logique de la valeur marchande. Les biens nécessaires à la vie deviennent des marchandises produites pour l’échange. La subsistance elle-même est intégrée dans un système d’accumulation.
Les analyses de Karl Marx ont montré comment ce processus transforme les relations sociales. Les individus deviennent dépendants d’un système économique qui échappe à leur contrôle. Le travail humain est aliéné, et la valeur des choses est déterminée par les mécanismes impersonnels du marché.
Cette logique du don et du pardon contraste avec les mécanismes de la dette perpétuelle qui structurent aujourd’hui les États comme les individus. En Grèce, où la crise de la dette a exacerbé les inégalités, certaines communautés orthodoxes ont réactivé des pratiques de solidarité inspirées de la liturgie, comme les « trapezes du peuple » où le pain est partagé gratuitement.
La prière liturgique introduit une logique radicalement différente. Lorsque la communauté demande τὸν ἄρτον ἡμῶν τὸν ἐπιούσιον (ton arton imon ton epiousion, « notre pain essentiel / quotidien »), elle reconnaît que la subsistance n’est pas un produit purement économique. Elle est reçue comme un don.
Cette reconnaissance ne nie pas la réalité du travail humain. Mais elle refuse de réduire la vie à une simple fonction de production et d’échange.
La liturgie possède également une dimension critique à l’égard des formes politiques autoritaires. Les régimes fascistes ont souvent cherché à résoudre les tensions sociales en imposant une unité artificielle fondée sur la force, l’identité et la désignation d’ennemis.
Les analyses de René Girard permettent de comprendre ce mécanisme. Lorsque les rivalités sociales deviennent incontrôlables, les communautés cherchent souvent à restaurer l’ordre en désignant un bouc émissaire dont l’exclusion ou l’élimination rétablit temporairement la cohésion collective.
Le fascisme exploite cette dynamique en transformant certaines populations en ennemis absolus. L’unité du groupe est alors construite contre une victime.
La liturgie chrétienne s’oppose radicalement à ce mécanisme. Elle ne fonde pas l’unité sur l’exclusion mais sur la communion. Elle ne cherche pas un ennemi commun ; elle reconnaît une fraternité universelle.
Dans ce sens, la liturgie constitue une critique implicite de toute politique fondée sur la rivalité, la peur ou la violence collective.
VI. Conclusion : la transfiguration du désir et l’architecture du monde
Les analyses économiques, sociologiques et psychanalytiques de la modernité ont mis en lumière les fractures profondes de l’existence humaine. Le désir apparaît souvent comme une force instable, traversée par la rivalité, la frustration et le manque.
La liturgie orthodoxe ne nie pas cette réalité. Elle en propose cependant une transformation.
Dans la perspective ouverte par Sigmund Freud, le sujet humain est traversé par des pulsions qui cherchent leur satisfaction. Chez Jacques Lacan, le désir est structuré par un manque constitutif qui ne peut jamais être comblé par un objet.
La liturgie ne prétend pas supprimer cette structure du désir. Elle la réoriente.
Au lieu d’être enfermé dans la rivalité mimétique, le désir est orienté vers la communion.
Au lieu d’être prisonnier de la dette, il est libéré par le pardon.
Au lieu d’être condamné à la frustration, il est ouvert à la participation.
La communion eucharistique constitue le lieu où cette transformation devient expérience. Dans ce geste simple et pourtant vertigineux — recevoir le pain et le vin devenus Corps et Sang du Christ —, le désir humain cesse d’être une quête solitaire d’objets. Il devient participation à une vie partagée.
On peut revenir à l’image architecturale qui structure le titre de cet essai. Les sociétés modernes produisent leurs propres architectures symboliques : gratte-ciels financiers, centres commerciaux, réseaux numériques. Ces structures organisent l’espace social autour de la circulation des marchandises, des informations et du capital.
La liturgie orthodoxe construit une architecture différente. Elle n’est pas faite de béton et d’acier, mais de gestes, de paroles et de relations.
Dans cet édifice spirituel :
- le pain n’est pas une marchandise, mais un don,
- la dette n’est pas une fatalité, mais une relation ouverte au pardon,
- le désir n’est pas capturé par la rivalité, mais orienté vers la communion.
Ainsi, au cœur même d’un monde dominé par les logiques de l’accumulation et de la compétition, la Divine Liturgie de saint Jean Chrysostome continue de former un espace où une autre manière d’être humain peut être expérimentée.
Elle affirme que la vérité ultime de l’existence n’est ni la rivalité, ni la dette, ni la domination.
Elle affirme que la vérité ultime est la communion. Peut-être est-ce là, dans ce laboratoire discret et millénaire, que se dessine l’avenir d’une humanité capable de dépasser ses fractures.
Roland Ezquerra