Ou l'Occident tué par le ridicule
A Ormuz, quelques mines à 500 dollars suffisent à mettre en échec la plus formidable armada de tous les temps. Pour une raison simple : aucun porte-avions à 10 milliards ne peut subir la moindre éraflure sans que tout le dispositif impérialiste de l'Occident ne sombre aussitôt dans le pire des naufrages - celui du ridicule. Ce n'est donc pas tant l'Iran qui bloque Ormuz que l'Occident dont la puissance crée les conditions de sa propre embolie. Et cette embolie a désormais un visage : les traits bouffis de celui que les Américains surnomment "TACO" ("Trump always chickens out", "Trump se dégonfle toujours").
Cette situation démontre, une fois de plus, que la géopolitique n'est pas d'abord une "science" mais le récit partagé d'un ordonnancement collectif, le plan préalablement concerté d'une chorégraphie où plusieurs acteurs DÉCIDENT de jouer ensemble. Si l'objectif de l'un des acteurs est de demeurer seul dans le jeu, alors le jeu s'arrête dès que l'objectif est atteint. Par conséquent, l'objectif n'était rien d'autre qu'une fiction, efficiente en proportion où tout le monde était d'accord pour la repousser dans un futur jamais atteint. Aucune puissance ne tient hors le cadre d'une symétrie crédible et instituée, d'une reconnaissance réciproque minimale. Ormuz matérialise dans l'espace et dans le temps notre perte de cette règle implicite, de cette suspension qui définit l'Humanité et dans le vide de laquelle sont venus habiter une conscience et un langage à l'aube des temps archaïques. René Girard a défini quelque part la modernité comme "le pouvoir de s'installer dans une crise sacrificielle sans cesse aggravée". Peut-être, à Ormuz, ce pouvoir a-t-il enfin touché sa limite.
La mythologie était une méconnaissance, un demi-savoir mêlé d'une demi-ignorance. La modernité est la méconnaissance de notre méconnaissance. Nos ancêtres archaïques ne comprenaient pas grand-chose à ce par quoi ils étaient mus mais ils avaient au moins le pouvoir de s'en protéger par des hypothèses qu'ils faisaient à partir de leurs observations - ce qu'on appelle aujourd'hui "la science", et qui se confond pratiquement avec le sacré. Mais nous qui nous disons scientifiques, nous n'observons plus rien et nous nous promenons dans le réel avec la délicatesse d'un éléphant dans un magasin de porcelaine. Notre rapport au monde se résume à l'affirmation tautologique de notre supériorité, à l'accomplissement assassin de ce que René Girard avait appelé le mensonge romantique pour l'opposer à la vérité romanesque : "parce que c'est EUX, parce que c'est NOUS". Et nous convertissons cette affirmation en tonnages de porte-avions, ces mêmes tonnages qui, depuis douze jours, font des ronds dans l'eau devant Ormuz. Trump, tout confit dans les dégoulinades dorées de Mar-a-Lago, apparaît dès lors pour ce qu'il est : un Don Quichotte de l'ère nucléaire, une Mme Bovary des traités de stratégie. Et ce que nous prenions pour les statistiques de notre toute-puissance se révèle comme l'esthétique de notre arrogance : un spectacle dont la magnificence supposée ne se reflète plus aujourd'hui que dans le regard vide de ceux qu'il était censé impressionner. Ces "monstres à 10 milliards", ces carcasses obèses, toutes hérissées de radars et de missiles, racontent l'humiliation de celui qui n'a plus que le viol pour posséder sa proie.

Ainsi vérifions-nous à nos dépens le terminus de la puissance. Au bout de la puissance, il n'y a même plus l'espace nécessaire pour que se meuve un tiers sur lequel elle puisse s'exercer et qui soit en mesure d'y consentir en retour. On pénètre dans le domaine de la folie systémique, de la pure négativité qu'il n'est plus possible de faire assumer par une quelconque externalité. Et donc, au bout du bout de l'appétit de puissance, on comprend que seule la faiblesse absolue rend invulnérable. C'est ça aussi (c'est ça surtout ?) le "dévoilement" dont cette apocalypse est le nom. Que les délires bibliques de Netanyahou, applaudis par tout ce que l'Occident comporte de plus "laïque" et de plus "avancé", en soient le canal de révélation, le point de cristallisation, montre bien que l'Histoire n'aura jamais été autre chose qu'un tissu de récits interagissant les uns avec les autres depuis le fond des âges, une mécanique implacable dans les rouages desquels l'Humanité aura choisi de remettre son destin. Plus nous expulsons le religieux, plus nous sommes saisis par lui et absorbés dans ses logiques. Et c'est ça le tragique en tant que pouvoir littéraire d'émancipation : le lieu où s'expose, et donc s'invalide, une abdication collective rétrospectivement maquillée en fatalité. Contrairement au champ lexical qu'elle convoque ("engrenage des alliances"), la guerre n'est jamais une fatalité. Elle est ce moment où un récit est obligé de se transposer dans le réel pour continuer d'entretenir le mythe de sa propre fatalité. Il s'agit alors de se précipiter dans l'abîme pour prouver qu'on est bien mort. Mais le mythe n'a pas de forces qui lui soient propres. De Caïn au poilu de Verdun, un mythe n'agit que par le corps des croyants qu'il traverse.
Contre les théorèmes apparemment implacables de la géopolitique, nous devons reconquérir le tragique, c'est-à-dire le pouvoir qu'a le langage de s'extraire des catégories sacrificielles qui lui ont donné le pouvoir sur le réel. Voilà ce qui se joue à Ormuz, ce lieu du monde dont le trait de côte semble avoir été dessiné pour que s'y déchaînent toutes les divinités que nous croyions avoir tuées : non pas Dieu mais nos propres essentialisations, ces bacchantes qu'engendre le sacrifice du réel à l'abstraction et qui ne cessent de revenir hanter nos cauchemars sous des formes nouvelles.
Benoît Girard