Le 8 février 2026, Roland Ezquerra publiait sur le blog de la revue Antigone un texte magnifique intitulé « Comment l’orthodoxie accomplit autrement les lectures catholique, protestante et girardienne de la croix »[1]. Il y propose une réflexion stimulante sur le mystère pascal, invitant au dialogue théologique tout en appelant à revisiter, à la lumière de la tradition orthodoxe, la compréhension occidentale du sacrifice du Christ. Le texte proposé ici est une réponse catholique dont la vision de la crucifixion cherche à manifester l’unité du mystère pascal à travers l’eucharistie et l'innocence de la victime du Christ. Il entend ainsi montrer que le sacrifice rédempteur de la Croix, compris comme don d’amour, accomplit les intuitions anthropologiques et spirituelles évoquées par la réflexion orthodoxe et girardienne.
La réflexion orthodoxe contemporaine sur la crucifixion met en lumière avec force la dimension pascale et transfiguratrice de la Croix. En soulignant la théosis et l’unité indissociable entre la Croix et la Résurrection, elle rappelle utilement que le salut chrétien ne saurait être réduit à une simple dette pénale. En cela, elle constitue une lecture enrichissante pour l’ensemble de la théologie chrétienne.
Cependant, la tradition catholique, loin de se limiter à une vision juridique du salut, propose une synthèse où la dimension sacrificielle, éclairée par l’Eucharistie et relue à la lumière de l’innocence de la victime mise en évidence par René Girard, apparaît comme une expression suprême de l’amour trinitaire et du don total du Christ pour l’humanité.

René Girard et le Christ, victime innocente
L’analyse girardienne du mécanisme du bouc émissaire constitue une contribution majeure pour comprendre la Croix. L'Évangile selon Saint Matthieu nous montre que l'humanité est naturellement encline à la rivalité mimétique, jusque dans le cercle des apôtres du Christ :
« En ce temps-là, la mère de Jacques et de Jean, fils de Zébédée, s’approcha de Jésus avec ses fils Jacques et Jean, et elle se prosterna pour lui faire une demande. Jésus lui dit : “Que veux-tu ?” Elle répondit : “Ordonne que mes deux fils que voici siègent, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ton Royaume.” Jésus répondit : “Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ?” Ils lui disent : “Nous le pouvons.” Il leur dit : “Ma coupe, vous la boirez ; quant à siéger à ma droite et à ma gauche, ce n’est pas à moi de l’accorder ; il y a ceux pour qui cela est préparé par mon Père.” »[2]
Jacques et Jean, les fils de Zébédée, convoitent les places d'honneur, provoquant l'indignation des dix autres. C'est ce cercle vicieux de l'ambition et de la jalousie qui mène, inévitablement, aux lynchages collectifs nécessaires pour préserver la paix dans les sociétés primitives. Pour René Girard, la crucifixion de Jésus-Christ marque l’effondrement du mécanisme du bouc émissaire en révélant que les sociétés humaines fondent leur cohésion sur la mise à mort d’une victime innocente et en dévoilant ainsi la violence qu’elles cherchent à justifier. Cette approche met fin au cycle sacrificiel archaïque en révélant son mensonge fondateur. En étant la victime parfaite et innocente, le Christ accepte de se faire sacrifier pour que le cycle de la violence s'arrête.[3]
Toutefois, la foi catholique va plus loin car elle affirme que cette révélation s’accompagne d’une véritable transformation ontologique du monde. La Croix ne se contente pas de dénoncer la violence, elle l’absorbe et la transfigure par l’amour du Fils.
Le sacrifice du Christ : le don de l’amour
L’approche catholique, notamment depuis Saint Anselme, développe la théorie de la satisfaction selon laquelle le sacrifice du Christ répare l’offense faite à Dieu par le péché humain en rétablissant l’ordre moral et la justice divine[4]. Toutefois, le sacrifice du Christ ne doit pas être interprété comme l’expression d’un Dieu exigeant la souffrance de son Fils mais avant tout comme un acte libre d’amour et d’obéissance filiale.
« Vous le savez : les chefs des nations les commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur ; et celui qui veut être parmi vous le premier sera votre esclave. Ainsi, le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. » [5]
Dans ce passage, la Croix apparaît non comme un paiement imposé de l’extérieur, mais comme l’aboutissement du service radical du Christ. Si l'Orient insiste sur la Théosis (divinisation), l'Occident catholique rappelle que cette divinisation passe par l'imitation du Christ Serviteur. La Croix est « eucharistique » : elle transforme l'acte de violence (le meurtre d'un homme) en un acte de don (le sacrifice du Fils). Les catholiques ne voient pas la Croix comme une simple transaction, mais comme le lieu où la justice et la miséricorde s'embrassent. Le terme de « rançon » exprime le prix inestimable du don total de soi par lequel le Christ libère l’humanité de l’esclavage du péché et de la mort en se sacrifiant lui-même.
La Croix face au fétichisme de la marchandise
Le sacrifice du Christ révèle que la Croix est le don libre et rédempteur par lequel Dieu réconcilie l’humanité avec Lui-même. Elle manifeste la primauté du don gratuit sur toute logique d’échange ou de rentabilité. C’est précisément cette anthropologie du don[6] qui entre aujourd’hui en tension avec les structures économiques et culturelles du capitalisme néolibéral. La critique du fétichisme de la marchandise, mise en lumière par Karl Marx, trouve ici toute sa pertinence. Dans la logique capitaliste, les relations humaines sont progressivement remplacées par des relations entre objets et flux économiques. La valeur du don gratuit et du sacrifice pour autrui est ainsi dissoute dans une culture de la transaction et de l’utilité immédiate[7].
Or, le sacrifice du Christ révèle précisément l’inverse de cette logique puisqu’il s’agit d’un don absolu, irréductible à toute mesure économique. Là où le capitalisme tend à transformer toute réalité en marchandise, la Croix affirme que la valeur suprême réside dans la gratuité de l’amour. Si la Croix a dévoilé le mécanisme du bouc émissaire, la marchandisation tend à reconstruire un système sacrificiel invisible, où les relations humaines sont subordonnées à la logique de la valeur marchande et de l’accumulation. Ainsi, le marché exige que l'homme se sacrifie lui-même — son temps, sa dignité, son humanité — pour alimenter la croissance économique. On en observe les effets dans l’effritement du salariat : perte de sens du travail, intensification des cadences, pénibilité accrue, fragilisation des syndicats. Le développement massif du statut d’auto-entrepreneur l’illustre également où certains travaillent plus de 40 heures par semaine[8] pour une rémunération moyenne d’environ 670 euros mensuels[9], soit une quasi-auto-exploitation institutionnalisée. On assiste également à une marchandisation du sacré : la fête de Noël, célébration de la Nativité, celle de la pauvreté et de l’humilité, est devenue un évènement consumériste, vidé de son sens, où les cadeaux, présentés comme gratuits, sont en réalité produits par l’économie de marché et où le Père Noël, nouvelle figure capitaliste, a remplacé progressivement celle du Christ[10]. De plus, les crises économiques inhérentes au système ont favorisé le retour du bouc émissaire, cette fois-ci désigné parmi les précaires, les migrants et les musulmans[11]. En déplaçant la responsabilité sur des groupes sociaux déjà fragilisés, on élude les véritables causes de la crise, laquelle débouche sur des tensions identitaires et sociales, alimentant la peur et les divisions au sein de la société. Et enfin, comme le démontre Dany-Robert Dufour, l’Occident chrétien plaçait l’amour de Dieu en principe cardinal, là où le capitalisme l’a substitué par l’amour de soi, souvent poussé jusqu’à la perversion sadique[12].
L'Eucharistie : Le don contre la marchandise
Contre ce fétichisme qui réifie l'humain, la figure du Christ Serviteur affirme que l'homme possède une dignité qui n'a pas de prix. La réponse catholique à la marchandisation du monde réside dans l’Eucharistie, qui rend présent le sacrifice du Christ et constitue un mystère de communion transformant le fidèle en participant actif de cet amour rédempteur. Là où la marchandise sépare par le désir mimétique, le Pain rompu rassemble. Dans la messe, le sacrifice du Christ n’est pas une transaction mais un don pur, par lequel le fidèle ne s’approprie rien car en recevant le Pain, il entre dans une communion où la logique de la possession est remplacée par celle du partage[13]. L’Eucharistie restaure la primauté du don sur l’échange, de la relation sur l’accumulation, et rappelle que l’existence humaine trouve son accomplissement non dans la possession mais dans l’offrande.
Elle révèle que l’homme ne peut être sauvé par l’accumulation des biens mais par la participation à l’amour sacrificiel du Christ, qui libère l’humanité de l’idolâtrie des choses pour la conduire vers la communion avec Dieu et avec les autres. La Croix est ainsi « eucharistique » puisqu’elle transforme le meurtre d'un innocent en un acte de don total qui pulvérise toutes les formes de dette et d'intérêt.
La Croix et l’Eucharistie : transformation de la violence en communion
La tradition catholique cherche à maintenir ensemble plusieurs dimensions du mystère de la Croix :
- Elle reconnaît, avec Girard, que la crucifixion dévoile la violence collective et révèle l’innocence de la victime.
- Elle partage avec l’orthodoxie la conviction que la croix est inséparable de la Résurrection et qu’elle ouvre à une transformation réelle de l’humanité.
- Elle affirme cependant que cette transformation passe par la médiation sacramentelle de l’Église et par la participation eucharistique au sacrifice du Christ.
La Croix apparaît ainsi comme l’acte par lequel le Christ, Prêtre et Victime, réconcilie l’humanité avec Dieu en transformant la violence en offrande d’amour.
Dans un monde marqué par la recherche permanente de boucs émissaires et par la persistance de dynamiques punitives, la compréhension catholique de l'Eucharistie affirme que la violence n’est pas vaincue par la domination ou par la simple dénonciation, mais par le don de soi qui ouvre à la communion.
La Croix révèle que la véritable puissance divine se manifeste dans l’humilité et le service et inaugure une humanité nouvelle fondée sur la participation au sacrifice d’amour du Christ, rendu présent dans l’Eucharistie.
Ainsi, la foi catholique confesse que le mystère pascal constitue une réalité vivante dans laquelle l’Église et le monde sont continuellement appelés à entrer. Cette offrande totale du Christ, qui récapitule l'humanité, l'arrache à la violence et la libère des idoles marchandes, culmine dans la doxologie de l'Église :
« Par lui, avec lui et en lui, à toi, Dieu le Père tout-puissant, dans l'unité du Saint-Esprit tout honneur et toute gloire, pour les siècles des siècles. Amen.»[14]
Il serait tentant d’établir un catholicisme identitaire sans Christ, sans Évangiles, sans foi, actuellement prôné par certains courants politiques, mais le cœur vivant du catholicisme demeure dans le mystère de l’Eucharistie, qui réside dans le partage de soi, la communion et le don de soi. Cette logique du don trouve un écho anthropologique dans la décence commune[15] décrite par George Orwell, cette morale, faite d’entraide et de refus de l’injustice et de l’humiliation, qui exprime une forme de solidarité mécanique enracinée dans les classes populaires. Elle se prolonge également dans des formes institutionnelles, notamment à travers la Sécurité sociale, qui incarne une solidarité organique où la société prend collectivement en charge les exclus, les malades, les invalides, les personnes âgées.
Ainsi, loin d’un repli identitaire ou d’une instrumentalisation culturelle du christianisme, la foi catholique rappelle que le véritable témoignage chrétien se manifeste dans la construction de relations fondées sur le don, la justice et la fraternité. L’Eucharistie n’est pas seulement un rite religieux mais constitue le principe vivant d’une civilisation de la communion, appelant l’homme et la société à dépasser la logique de la domination et de l’individualisme pour entrer dans une dynamique de solidarité universelle, reflet de l’amour du Fils offert au monde.
Nicolas Maxime
[1] Roland Ezquerra, Comment l’orthodoxie accomplit autrement les lectures catholique, protestante et girardienne de la croix, blog de la revue Antigone, 8 février 2026, La crucifixion comme révélation et transfiguration : une lecture orthodoxe de René Girard - Revue Antigone
[2] Matthieu, 20, 20‑23.
[3] René Girard, La Violence et le Sacré, Grasset, 1972.
[4] Saint Anselme de Cantorbéry, Cur Deus Homo (Pourquoi Dieu s’est fait homme),Desclée de Brouwer,1098-1099 (1946).
[5] Matthieu, 20, 25‑28.
[6] Marcel Mauss, Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, PUF, 1925 (1990).
[7] Karl Marx, Le Capital, Livre I, section 1 : « La marchandise », Éditions Sociales, 1867 (1968).
[8] Selon les données de l’INSEE , la durée habituelle hebdomadaire de travail des indépendants, en 2023, était, quant à elle, de 42,5 heures en moyenne, contre 36,2 heures pour les salariés (38,9 heures pour les seuls salariés à temps complet).
[9] Selon les données de l’INSEE, le revenu mensuel moyen issu de l’activité des micro-entrepreneurs, en 2022, s’établissait autour de 670 euros.
[10] Nicolas Maxime, La Fête de Noël : la marchandisation du sacré, blog de la revue Antigone, 22 décembre 2025.
[11] René Girard, Le Bouc émissaire, Grasset, 1982.
[12] Dany-Robert Dufour, Sadique époque. comment en sommes-nous arrivés là ? , Le Cherche-Midi, 2025.
[13] Henri de Lubac, Catholicisme. Les aspects sociaux du dogme, Aubier, 1938.
[14] Une doxologie est une formule de louange à Dieu, généralement brève, qui proclame sa gloire, sa puissance et sa sainteté. Le mot vient du grec doxa (« gloire ») et logos (« parole »), soit littéralement « parole de gloire ». Cette doxologie conclut la prière eucharistique en glorifiant Dieu et en affirmant la communion des fidèles avec Dieu à travers l’amour sacrificiel du Christ.
[15] Concept formulé par George Orwell dans ses essais (notamment The Road to Wigan Pier, 1937), puis repris et théorisé par Jean-Claude Michéa, notamment dans L’Empire du moindre mal (Climats, 2007).
Plus encore que l’Eglise, ou plutôt plus encore que les églises, le peuple juif avait, siècle après siècle, mis en pratique le savoir christique : persécuté, pourchassé, il n’avait jamais pris les armes.
Avec l' »émancipation » et le décret de 1791, les Juifs devinrent des citoyens à part entière. Il fut dit alors qu' »ils s’asseyaient au grand banquet de l’universel ». Dans cette formule à la si belle apparence, l’universel est au fond assimilé au fétichisme unanimement partagé de la marchandise qui s’oppose, comme il est si bien dit dans ce billet, à la communion, au partage, au don gratuit, à l’amour du prochain, à la non-violence.
Malgré les efforts des églises, nous vivons encore les séquelles de cette confusion inouïe d’il y a un peu plus de deux siècles entre l’universel véritable (le savoir anthropologique de la bible) et son simulacre moderne (le règne de l’argent et de la consommation) .