En cette période pré-carêmique que l’orthodoxie nomme le Triode, temps liturgique marqué par une attention accrue portée à la croix, à la conversion et à la Résurrection à venir, Roland Ezquerra nous propose de confronter la lecture orthodoxe de la crucifixion avec celles du catholicisme, du protestantisme et avec l’analyse de René Girard. Le dialogue entre la lecture girardienne et la lecture orthodoxe présentée ici me semble particulièrement fécond dans la mesure où René Girard ne se contente pas de substituer à la vision expiatoire du Moyen Âge occidental une interprétation de la Croix comme révélation et dénonciation de la violence. René Girard va jusqu'où l'anthropologie peut aller, il cherche à la déployer dans sa cohérence ultime, mais ce n'est pas pour prétendre "achever l’Évangile", l'épuiser dans une rationalité où il finirait par se dissoudre : c'est pour substituer un silence à un scandale. Là où l'anthropologie avait été pensée comme une machine de guerre de la science positive contre la Révélation, permettant de décrire la Croix comme un simple mythe à l'image de tous les autres, René Girard montre au contraire que cet outillage scientifique, dès lors qu'il est utilisé dans la pleine mesure de ses possibilités, révèle justement ce qu'il prétendait masquer, à savoir la spécificité radicale de la "situation évangélique" sur le plan littéraire : la foule restituée dans son face à face avec l'innocent. Ce constat n'est pas la foi, mais le point à partir duquel se découvre l'étendue et la natures exactes du saut dans la foi. Dès lors, parmi les soubresauts d'une modernité que ne cessent d'épouvanter ses propres découvertes, il est fait place nette pour contempler la vérité d'une subversion radicale, débarrassée de toutes les scories politiques dont le constantinisme l'a encombrée jusqu'à aujourd'hui. On a pu faire grief à René Girard de ne pas avoir cherché à restituer certains des mystères chrétiens du point de vue de sa théorie. Mais c'est justement parce qu'il assume de se situer sur un autre plan. Au bout de la théorie, il y a un silence et c'est l'espace ménagé à ce silence qui me semble revêtir, chez René Girard (contrairement à certains de ses disciples les plus bruyamment enthousiastes), la plus grande vertu apologétique. C'est ce même silence, ni triomphaliste, ni doloriste, dans lequel nous permet d'entrer la méditation de Roland Ezquerra.
Benoît Girard
Comment l’orthodoxie accomplit autrement les lectures catholique, protestante et girardienne de la croix.

La crucifixion du Christ occupe une place centrale dans la foi chrétienne, mais sa signification théologique et anthropologique a donné lieu à des interprétations diverses selon les traditions. Le catholicisme latin a longtemps privilégié une lecture sacrificielle et expiatoire, le protestantisme a accentué la justification par la foi et la substitution pénale, tandis que René Girard a proposé une interprétation anthropologique de la croix comme dévoilement des mécanismes sacrificiels et du bouc émissaire.
La tradition orthodoxe, sans nier certains éléments de ces lectures, propose toutefois une approche distincte. Elle ne comprend pas la crucifixion comme une transaction juridique, ni comme une simple dénonciation de la violence humaine, mais comme une transfiguration : le Christ n’expose pas seulement le mal, il l’assume pour le transformer, ouvrant à l’humanité un chemin de participation à la vie divine.
Cet article examine comment l’orthodoxie, à partir de la théosis et de l’expérience liturgique, entre en dialogue avec les intuitions de Girard tout en accomplissant autrement les approches catholique et protestante, sans les annuler ni les disqualifier. Il montre que la croix, inséparable de la Résurrection, est le lieu où la violence est vaincue et où l’humanité est appelée à entrer dans la vie même de Dieu.
Dans la théologie catholique occidentale, la crucifixion a souvent été comprise comme un sacrifice expiatoire : le Christ, par sa mort, répare la rupture introduite par le péché et rétablit la communion entre Dieu et l’humanité avec Dieu. Cette approche trouve une formulation classique chez saint Anselme de Cantorbéry (Cur Deus Homo), où la croix est interprétée comme une satisfaction offerte à la justice divine.
Cette lecture ne rend pas justice à toute la diversité de la théologie catholique – qui connaît aussi des courants marqués par la récapitulation (Irénée), une sotériologie eucharistique, ou encore les synthèses contemporaines de Hans Urs von Balthasar et de Vatican II – mais elle demeure largement dominante dans l’imaginaire sotériologique occidental.
Lorsqu’elle est isolée, cette approche peut donner l’impression d’une logique juridique de dette et de paiement, où la souffrance du Christ apparaît comme une nécessité exigée par Dieu, au risque d’obscurcir la dimension ontologique et transformatrice du salut.
La Réforme, notamment chez Luther et Calvin, a mis l’accent sur la justification par la foi seule et sur la substitution pénale : le Christ prend sur lui la condamnation qui pesait sur les pécheurs. Cette théologie souligne avec force la gratuité de la grâce et la primauté de la foi.
Cette perspective peut conduire à une compréhension plus individualisée du salut, où la rédemption est pensée avant tout comme un verdict juridique, et où la dimension cosmique, ecclésiale et sacramentelle de la transformation de l’humanité passe au second plan. Elle peut également renforcer l’image d’un Dieu dont la justice exigerait la souffrance du Fils.
René Girard apporte un éclairage essentiel en révélant que nombre de lectures sacrificielles de la croix demeurent prises dans la logique archaïque du bouc émissaire. Selon lui, la crucifixion dévoile le mécanisme par lequel les sociétés humaines se fondent sur l’exclusion et la mise à mort d’un innocent, tout en masquant leur propre violence.
Girard ne se limite pas à une analyse sociologique. Il esquisse une christologie non violente, une lecture kénotique de Dieu et une éthique évangélique radicale. Toutefois, son œuvre laisse en suspens la question ontologique et sacramentelle du salut : la croix révèle la violence humaine, mais la manière dont cette révélation transforme réellement l’être humain et le monde demeure peu développée sur le plan théologique.
Dans la tradition orthodoxe, la crucifixion n’est jamais pensée isolément. Elle est inséparable de la Résurrection et déjà traversée par la lumière de Pâques. La croix n’est pas d’abord le lieu d’un paiement ou d’une condamnation, mais celui où la mort est vaincue de l’intérieur.
Les Pères de l’Église expriment cette vision de manière convergente :
Saint Irénée de Lyon : reprenant et développant Rm 5,19, Irénée affirme que par l’obéissance du Christ, l’humanité est récapitulée et restaurée (Contre les hérésies, III, 18, 1 ; cf. Rm 5,19).
Saint Athanase d’Alexandrie : « Il s’est fait homme pour que nous devenions dieux. » (De l’Incarnation du Verbe, 54, 3).
Saint Grégoire de Nazianze : « Ce qui n’a pas été assumé n’a pas été guéri » (Lettre 101, contre Apollinaire).
La croix est ainsi comprise comme une transformation ontologique : en assumant pleinement la condition humaine, y compris la mort, le Christ la guérit et l’ouvre à la vie divine.
Là où Girard met au jour la logique du bouc émissaire, l’orthodoxie propose une réponse positive : non pas l’unité par l’exclusion, mais la communion par la participation. La théosis – la divinisation de l’homme par grâce – remplace la logique sacrificielle par une dynamique d’amour et de communion.
La croix ne se contente pas de révéler l’innocence de la victime ; elle inaugure un mode d’existence nouveau, fondé sur le don de soi et la participation à la vie trinitaire.
La théologie orthodoxe de la croix est inséparable de la liturgie. Celle-ci n’est pas une simple commémoration du passé, mais une actualisation de l’événement pascal. Dans la Divine Liturgie de saint Jean Chrysostome, le fidèle est appelé à entrer concrètement dans le mystère de la mort et de la Résurrection du Christ.
Saint Jean Chrysostome : à plusieurs reprises, il décrit la croix comme le trophée de la victoire du Christ sur le diable (cf. homélies sur la Croix et sur la Pâque).
Saint Maxime le Confesseur : le Christ a rendu la mort provisoire et fait de la croix un remède de vie (Questions à Thalassius, formulations synthétiques).
Les icônes de la crucifixion, qui représentent le Christ déjà glorifié au cœur même de sa souffrance, manifestent que la croix n’est pas le signe d’une défaite, mais la révélation paradoxale de la victoire de la vie sur la mort.
Une espérance pour le monde contemporain
Les lectures catholique et protestante de la croix, malgré leur richesse, demeurent souvent marquées par une logique juridique ou individualisante. René Girard révèle avec acuité la dimension anthropologique de la crucifixion comme dévoilement de la violence fondatrice, mais laisse ouverte la question de sa transformation ontologique et sacramentelle.
La tradition orthodoxe, en comprenant la croix comme transfiguration pascale, accomplit autrement ces approches. Elle affirme que la croix n’est ni un simple sacrifice, ni une pure dénonciation, mais le lieu où la violence est réellement vaincue.
Dans un monde contemporain saturé de boucs émissaires médiatiques, de violences symboliques et de morales punitives, cette vision offre une espérance radicale : la croix n’est pas le miroir de notre culpabilité collective, mais l’ouverture d’un chemin de Résurrection, où l’humanité est appelée à participer dès maintenant à la vie même de Dieu.
Roland Ezquerra
Magnifique article très éclairant. Merci !