Suite à mon texte "De l’antisionisme, de la proposition Yadan et du destin du judaïsme diasporique"
Si la première analyse portait sur un fait, la fracture introduite entre judaïsme diasporique et logique étatique, il faut désormais en examiner le prolongement dans l’ordre du langage et du droit.
Car une loi ne se contente jamais d’interdire ni de sanctionner.
Elle nomme, elle classe, elle produit des équivalences.
Et, ce faisant, elle reconfigure silencieusement le champ du pensable.
La proposition portée par Caroline Yadan ne peut donc être évaluée à la seule aune de ses incriminations explicites. Elle doit être comprise comme un dispositif symbolique, c’est-à-dire comme un opérateur de langage qui tend à rapprocher, dans l’espace public, des réalités hétérogènes : une idéologie politique, un État, une tradition plurimillénaire.
Ce déplacement est décisif.
Car en introduisant, même de manière indirecte, une continuité entre antisionisme et antisémitisme, un tel texte ne se borne pas à combattre une haine bien réelle, qu’il faut, sans réserve, affronter. Il redéfinit les conditions mêmes dans lesquelles une critique peut être formulée, entendue, reconnue.
Ce n’est plus seulement l’appel à la violence qui se trouve visé, mais la possibilité d’une mise en question radicale d’un ordre politique donné.
Autrement dit, la loi ne se contente pas de punir des actes.
Elle préempte des significations.
Cette préemption n’est jamais neutre.
Elle s’inscrit dans un moment historique où la critique du capitalisme globalisé, de ses formes impériales et de ses relais étatiques tend à être disqualifiée en amont, avant même d’avoir pu se déployer.
Dans cette configuration, l’État d’Israël, tel qu’il est aujourd’hui gouverné, ne peut être compris isolément. Il apparaît comme un point de condensation, où se nouent des dimensions géopolitiques, militaires et idéologiques qui excèdent largement ses frontières propres.
Le soutien dont il bénéficie au sein d’une grande partie des appareils d’État occidentaux ne relève pas seulement d’une solidarité historique ou d’une mémoire blessée. Il engage une logique plus profonde, celle d’un ordre du monde qui protège ses points d’appui en neutralisant, autant que possible, les discours susceptibles d’en dévoiler la violence.
C’est ici que le droit rejoint l’idéologie, non sous la forme grossière du mensonge, mais comme une organisation fine de la visibilité et de l’invisibilité.
Ce qui peut être dit. Ce qui devient immédiatement suspect.
Ce qui se trouve disqualifié avant même d’avoir été examiné.
Dans une perspective matérialiste, une telle évolution ne saurait être dissociée des rapports de production.
Toute formation juridique appartient à une superstructure. Elle reflète, organise et stabilise un certain état des rapports matériels, contribuant ainsi à la reproduction d’un ordre donné en rendant certaines critiques impensables ou illégitimes.
Mais cette lecture resterait incomplète si elle ne prenait pas en compte ce que la psychanalyse permet de saisir.
Car ce qui se joue ici ne relève pas seulement de l’intérêt, mais du désir, de l’angoisse, du refoulement.
L’assimilation entre antisionisme et antisémitisme fonctionne comme un mécanisme de défense. Elle évite une confrontation plus difficile, celle avec la violence concrète d’un État, avec ses pratiques, avec ce qu’elles engagent du point de vue du droit international et de la vie humaine.
Elle déplace la question.
Au lieu de demander ce que fait cet État, on en vient à interroger la légitimité même de celui qui le critique.
Ce glissement n’est pas anodin. Il substitue à l’analyse d’un réel dérangeant une problématique morale qui en neutralise l’accès. Ce qui ne peut être affronté dans le réel revient alors sous forme de discours saturé, de répétition, de crispation.
C’est pourquoi la confusion doit être refusée.
Non par goût de la polémique, mais par exigence de vérité.
Maintenir la distinction entre un peuple et un État, entre une tradition religieuse et une idéologie politique, entre la lutte contre le racisme et la critique d’un pouvoir n’a rien d’un raffinement intellectuel. C’est une condition élémentaire de toute vie politique digne de ce nom.
Lorsque ces distinctions disparaissent, tout devient interchangeable, et donc manipulable.
Dans cette perspective, la fidélité au judaïsme diasporique prend une signification nouvelle.
Elle n’est plus seulement mémoire ou transmission. Elle devient résistance à toute appropriation de l’identité par le pouvoir, refus de voir une tradition vivante réduite à une fonction dans un dispositif qui la dépasse et la déforme.
Ainsi, la question posée par cette loi excède largement son objet apparent.
Elle engage une interrogation plus profonde.
Dans quel monde voulons-nous vivre ?
Dans un monde où le droit protège la possibilité de penser, ou dans un monde où il en organise, sans le dire, les limites ?
C’est peut-être là que se joue aujourd’hui l’essentiel.
Mais cette analyse resterait incomplète si elle ne disait pas depuis quel lieu elle parle.
Car il ne s’agit pas seulement de catégories juridiques ni de structures idéologiques. Il s’agit d’une exigence plus radicale, qui touche à la vérité même.
La vérité n’est pas une abstraction. Elle ne se réduit ni à un concept ni à un système. Elle se donne dans une présence, et cette présence ne se confond jamais avec la puissance.
Elle se manifeste dans l’abaissement, dans ce qui échappe à la domination, dans ce qui refuse de se faire absolu.
C’est pourquoi toute tentative de sacraliser un pouvoir constitue une forme d’idolâtrie.
Lorsqu’un État se présente comme porteur d’une légitimité telle qu’elle le soustrairait à toute mise en question, lorsqu’il prétend incarner le Bien au point de rendre suspecte toute critique, il ne produit pas seulement une erreur politique. Il franchit un seuil. Il substitue à la vérité une image de lui-même.
C’est dans ce cadre que certaines réalités doivent être nommées.
Non dans l’excès, ni dans l’invective, mais dans la rigueur de ce qui se donne à voir.
Lorsque des populations civiles sont massivement détruites, déplacées, privées des conditions élémentaires de leur existence, lorsque la violence devient structurelle, répétée, intégrée à l’exercice même du pouvoir, lorsque des hiérarchies entre les vies humaines s’installent de fait, il ne s’agit plus de dérives.
Il devient nécessaire de recourir à des mots graves.
Des mots qui engagent. Des mots qui obligent. Nommer des crimes de guerre, reconnaître une logique génocidaire, identifier des formes de domination raciale et suprématiste, ce n’est pas céder à l’excès. C’est refuser de participer au brouillage.
Car le silence, ici, n’est jamais neutre.
Le péché ne se réduit pas à une faute individuelle. Il désigne une rupture, une atteinte portée à la relation, une négation de la vie en l’autre.
Toute politique qui organise la déshumanisation d’un peuple, qui rend certaines existences négligeables ou sacrifiables, s’inscrit dans cette rupture.
Elle relève d’une responsabilité qui excède les individus et engage une histoire.
L’analyse des structures matérielles permet d’en comprendre les conditions. L’attention aux mécanismes psychiques éclaire les formes du déni et du déplacement.
Mais il reste nécessaire de nommer.
De dire le mal comme tel.
Sans se réfugier dans la seule explication.
C’est pourquoi la confusion dénoncée plus haut ne constitue pas seulement une erreur. Elle produit des effets.
En brouillant les distinctions, elle rend plus difficile la désignation des violences réelles. Elle installe une zone d’indécision où la critique devient suspecte, où la parole se trouve anticipativement disqualifiée.
Elle protège, indirectement, ce qui devrait être mis en cause.
Face à cela, il ne s’agit pas d’opposer une idéologie à une autre.
Il s’agit de tenir une ligne plus exigeante.
Refuser toute haine, combattre sans ambiguïté toute forme de racisme, y compris l’antisémitisme, mais refuser tout autant que cette lutte soit détournée de sa fin pour servir de couverture à ce qui relève de la violence politique la plus grave.
La fidélité, ici, n’est pas un mot abstrait.
Elle consiste à ne pas céder sur la vérité, même lorsqu’elle dérange.
À ne pas détourner le regard lorsque des vies sont détruites.
À refuser que certaines existences comptent moins que d’autres.
Aucune vie humaine n’est supérieure à une autre.
Et toute politique qui l’oublie, ou qui le nie, doit être jugée pour ce qu’elle est.
C’est la légitimité elle-même que l’on entame.
Roland Ezquerra
Illustration © Roland Ezquerra "une histoire sans fin"