LE VISAGE ET LA MARCHANDISE

30 août 2026

Du lynchage du jeune Louis à Narbonne, Roland Ezquerra tire le matériau d'une longue méditation sur l'"Homme comme icône". A rebours de la doxa ambiante, Roland Ezquerra voit donc le lieu de fonder l'exigence et l'espérance d'une transformation profonde de nos relations inter-personnelles là-même où prospèrent toutes formes de "claustrations identitaires" (Romain Vignest) dont notre époque s'est fait une morbide spécialité.

Ce texte, que nous avons le plaisir et l'honneur de soumettre aujourd'hui à nos lecteurs, forme le second volet d'une réflexion sur la "valeur travail" publiée le 30 juin dernier.

Il est des événements qui dépassent le simple fait divers. Ils ne relèvent plus seulement de la chronique judiciaire, mais deviennent des révélateurs. Ils ouvrent une brèche dans le tissu du réel et laissent apparaître ce qui, d'ordinaire, demeure caché sous les habitudes, les discours politiques et les statistiques rassurantes. Pendant quelques instants, une civilisation se voit elle-même dans un miroir qu'elle aurait préféré ne jamais regarder.

Nous croyons assister au meurtre d'un homme. En réalité, c'est toute une anthropologie qui s'effondre.

Le plus terrible n'est jamais la violence. Les hommes ont toujours été capables de violence. Depuis Caïn levant la main sur Abel, l'histoire humaine porte cette blessure. Le meurtre accompagne l'humanité comme son ombre. Les Écritures ne le cachent pas. Elles ne racontent pas une humanité innocente devenue soudain criminelle. Elles racontent une liberté capable de se retourner contre elle-même.

Ce qui change aujourd'hui n'est donc pas l'existence du mal.

C'est sa signification.

Autrefois, même les sociétés les plus barbares conservaient une intuition confuse du sacré. Le meurtre demeurait une transgression. Même lorsqu'il était ritualisé, même lorsqu'il devenait sacrifice ou guerre, il reconnaissait encore obscurément qu'une limite venait d'être franchie. Il fallait purifier, expier, réparer. La violence cherchait toujours à se justifier devant quelque chose qui la dépassait. Notre époque, elle, ne cherche plus d'excuses.

Elle ne profane plus le sacré. Elle vit comme si le sacré n'avait jamais existé.

C'est peut-être cela qui définit le nihilisme contemporain : non pas la haine de Dieu, mais l'indifférence à toute transcendance. Le meurtre cesse d'être un scandale ; il devient un contenu. La souffrance cesse d'être un mystère ; elle devient une image. Le visage cesse d'être une rencontre ; il devient une surface lumineuse parmi d'autres sur l'écran d'un téléphone.

Nous croyons vivre dans une civilisation de la communication.

Nous habitons en réalité une civilisation de la disparition du visage.

L'homme ne se définit pas à partir de ses capacités, de son intelligence ou de son utilité sociale. Il s'affirme par quelque chose de beaucoup plus radical.

L'homme est une icône.

Non parce qu'il serait moralement parfait. Mais parce qu'il porte en lui une présence qui le dépasse.

Cette affirmation est probablement la plus révolutionnaire de toute l'histoire humaine.

Elle signifie qu'aucune existence ne peut être réduite à sa fonction économique, à son origine sociale, à son état de santé, à son handicap, à son utilité politique ou à son succès. L'homme vaut infiniment plus que ce qu'il produit, infiniment plus que ce qu'il possède. Il vaut même infiniment plus que ce qu'il est capable d'accomplir. Car sa dignité ne lui appartient pas.

Elle lui est donnée.

C'est pourquoi tuer un homme ne consiste jamais seulement à supprimer une vie biologique: C'est profaner une icône.

Ne séparons pas la théologie de l'anthropologie.

En détruisant le visage de l'autre, c'est toujours notre propre visage que nous détruisons.

Le péché n'est pas d'abord une faute morale. Il est une rupture de communion. Le mal commence chaque fois que l'autre cesse d'être un mystère pour devenir un objet. Cette intuition rejoint, de manière étonnante, ce que la psychanalyse découvrira plusieurs siècles plus tard.

L'homme n'est jamais entièrement maître de lui-même.

Sous la fragile surface de la raison travaillent des forces obscures. La civilisation ne les supprime pas. Elle les contient, les symbolise.

Elle leur donne une forme compatible avec la vie commune.

Lorsque ces médiations disparaissent, ce qui remonte n'est pas une liberté nouvelle. C'est la pulsion. La vieille tentation de détruire. La vieille fascination pour la mort.

Ce que Freud appellera Thanatos.

Mais ça n'explique pas pourquoi notre époque semble incapable de contenir cette pulsion. Pour le comprendre, il faut quitter le cabinet du psychanalyste et entrer dans l'histoire.

Car la barbarie ne naît jamais seule. Elle est produite.

Elle possède une économie, une politique, une culture. Aucune société ne fabrique par hasard des hommes incapables de reconnaître un visage humain.

Les barbares ne tombent pas du ciel, ils sont toujours les enfants d'un ordre social.

Nous avons longtemps cru que le capitalisme produisait principalement des marchandises. Nous nous sommes trompés. Il produit désormais des subjectivités, fabrique des désirs, organise des frustrations.

Il modèle notre manière d'aimer, de regarder, de travailler, de souffrir.

Le marché ne vend plus seulement des objets. Il colonise l'imaginaire.

L'être humain devient lui-même une marchandise en concurrence avec toutes les autres.

Il apprend à se vendre, à optimiser son image, à transformer son existence en produit, à mesurer sa valeur au nombre de regards qu'il attire.

Le téléphone portable n'est pas seulement un outil technique. Il est devenu la petite usine portative où chacun produit gratuitement sa propre aliénation.

Le capital n'exploite plus seulement notre force de travail. Il exploite désormais notre attention, notre désir, notre solitude, même notre besoin d'être aimé.

Et lorsqu'une société organise tout entière la concurrence des regards, il devient inévitable que certains découvrent une vérité terrible : Rien n'attire davantage le regard que la violence.

On continue pourtant de nous raconter une histoire rassurante. La violence serait le produit de quelques individus déviants, de familles défaillantes, d'écoles impuissantes ou de quartiers abandonnés. Chaque explication contient sa part de vérité, mais toutes demeurent insuffisantes parce qu'elles refusent de regarder le système qui produit ces comportements.

Le capitalisme contemporain n'est plus seulement un mode de production. Il est devenu un mode de fabrication de l'homme.

Nous savions que le capital transformait le travail vivant en marchandise. Aujourd'hui, ce processus a franchi une étape supplémentaire. Ce n'est plus seulement notre force de travail qui est exploitée, c'est notre vie psychique. Nos émotions, notre attention, notre désir, notre colère, notre peur, tout devient matière première d'une économie qui ne cesse de convertir les affects en profit.

Le génie du capitalisme numérique est d'avoir compris que l'être humain produit davantage lorsqu'il ne travaille plus seulement avec ses mains, mais lorsqu'il expose son intimité. Chaque photographie, chaque commentaire, chaque vidéo, chaque indignation devient une valeur économique. Nous croyons nous exprimer ; nous alimentons une immense machine qui transforme nos existences en données et nos données en capital.

Ainsi se réalise ce que Guy Debord entrevoyait : le spectacle n'est plus un décor extérieur. Il est devenu notre manière même d'habiter le monde.

Mais Debord écrivait encore à l'époque de la télévision. Notre époque est allée beaucoup plus loin. Le spectacle ne nous est plus imposé. Nous le produisons nous-mêmes. Nous sommes simultanément ouvriers, consommateurs et marchandises. Nous fabriquons gratuitement ce qui nous aliène.

Cette mutation est décisive.

Le capitalisme n'a plus besoin de censurer. Il lui suffit de saturer notre regard. Il n'interdit rien ; il rend tout équivalent. La beauté, la guerre, un repas, un enfant qui rit, un vieillard qui meurt, une catastrophe, un paysage, un meurtre : tout défile avec la même vitesse, dans le même mouvement du pouce sur l'écran. L'égalité démocratique des images devient l'inégalité radicale des êtres. Plus rien ne possède de poids. Plus rien ne résiste.

Ce qui disparaît, ce n'est pas seulement l'attention. C'est la hiérarchie du sens.

Or une civilisation ne survit que parce qu'elle distingue encore ce qui mérite le silence de ce qui relève du divertissement.

Quand tout devient spectacle, plus rien n'est sacré.

Une lecture contemporaine de l'aliénation montre qu'elle ne touche pas uniquement les rapports économiques, mais aussi la constitution même du sujet.

L'être humain ne désire jamais spontanément. Il désire à travers le désir de l'autre. Nous cherchons sans cesse un regard qui nous confirme que nous existons.

Le capitalisme a compris cette structure avant les psychologues. Il ne vend plus des objets, il vend de la reconnaissance. Il promet une existence mesurable. Être vu devient plus important qu'être. Exister signifie apparaître.

La vieille question métaphysique « Qui suis-je ? » est remplacée par une autre, infiniment plus pauvre : « Combien de personnes me regardent ? »

Le sujet disparaît derrière son image. L'icône devient publicité. Le visage devient profil. La personne devient compte.

Mais il y a autre chose.

L'homme ne poursuit pas seulement le désir, il poursuit la jouissance.

La jouissance n'est pas le bonheur.Elle est cette satisfaction obscure qui pousse le sujet au-delà même de son intérêt. Elle est cet excès qui ne construit rien, qui consume celui qui la recherche autant que celui qui la subit.

La jouissance ne connaît pas de limite. C'est pourquoi elle est toujours liée à une forme de violence.

Une société organisée autour de la consommation ne peut survivre qu'en produisant toujours davantage de jouissance. Les marchandises ne suffisent plus. Il faut des émotions plus fortes, des images plus choquantes, des expériences plus extrêmes. L'économie de marché devient progressivement une économie de l'excitation permanente.

Alors apparaît une étrange inversion.

Autrefois, la civilisation demandait aux hommes de maîtriser leurs pulsions pour vivre ensemble. Aujourd'hui, le marché leur demande de les exhiber.

La colère, la haine, l'humiliation, la sexualité, la violence font vendre.

Même la souffrance devient rentable.

Ainsi, ce qui aurait dû demeurer une blessure devient une ressource économique.

La société de consommation a accompli une révolution anthropologique plus profonde que toutes les révolutions politiques. Elle n'a pas changé seulement les institutions ; elle a changé les hommes.

Elle a fabriqué des individus déracinés, privés de mémoire, séparés de leurs traditions, de leur langage, de leur culture populaire, de leurs appartenances. Elle a détruit les anciennes solidarités sans rien construire pour les remplacer.

L'individu contemporain est extraordinairement connecté. Mais il est radicalement seul. Cette solitude n'est pas un accident. Elle constitue la condition même du marché. Car un homme entouré d'une famille, d'une communauté, d'une paroisse, d'un syndicat, d'amis véritables, consomme moins. Il dépend moins des marchandises pour combler son manque.

Le capital a donc besoin d'individus isolés. L'isolement devient une force productive.

On peut nommer autrement cette réalité. On peut parler de la perte de la communion. L'homme n'existe jamais seul. Il devient lui-même dans la relation. Être une personne signifie être ouvert à l'autre. La liberté n'est pas l'autosuffisance ; elle est la capacité d'aimer. Tout le contraire de l'individu marchand. Celui-ci ne connaît plus que deux rapports au monde : posséder ou être possédé. Il ne rencontre plus des personnes. Il rencontre des concurrents.

Ou des consommateurs. Ou des clients. Ou des abonnés.

Le langage économique envahit jusqu'à notre manière de penser l'amour, l'amitié et la politique. Le monde cesse d'être une communion pour devenir un marché. Et lorsque tout devient marché, l'homme lui-même finit par avoir un prix. Jamais une valeur.

Nous nous trompons lorsque nous imaginons que la barbarie appartient au passé. Nous aimons croire qu'elle porte un uniforme, qu'elle parle une langue étrangère, qu'elle surgit dans des temps exceptionnels. Nous la cherchons dans les camps, les guerres, les dictatures. Nous refusons de voir qu'elle peut naître au cœur même de nos démocraties, sous les lumières des centres commerciaux, derrière les écrans de nos téléphones, dans le sourire d'adolescents qui n'ont jamais connu ni la guerre ni la famine.

La barbarie moderne n'est pas l'absence de civilisation. Elle est son produit.

C'est là le paradoxe le plus difficile à admettre. Nous disposons de connaissances immenses, de technologies prodigieuses, d'une richesse matérielle sans précédent. Pourtant, quelque chose d'essentiel se défait. Nous savons de mieux en mieux fabriquer des objets, mais de plus en plus mal fabriquer des hommes. Freud avait pressenti cette contradiction dans Le Malaise dans la civilisation. La civilisation protège les hommes contre leur propre violence, mais cette protection a un prix. Elle exige des renoncements. Elle oblige chacun à différer ses pulsions, à accepter des limites, à inscrire son désir dans une loi commune. L'homme ne devient humain qu'en acceptant qu'il ne puisse pas tout. Cette vérité est aujourd'hui rejetée.

Notre époque célèbre au contraire la satisfaction immédiate. Tout délai est vécu comme une frustration insupportable. Toute limite est perçue comme une oppression. Toute autorité devient suspecte. Le mot même de discipline semble appartenir à une langue morte. Or une société qui détruit toutes les limites ne produit pas des hommes plus libres. Elle produit des individus livrés à leurs pulsions. Freud appelait cela Thanatos : la pulsion de mort. Non pas le désir conscient de mourir, mais cette force obscure qui pousse l'être humain vers la destruction, vers la répétition, vers la négation de lui-même et des autres. Cette pulsion n'est jamais éliminée. Elle est contenue par le travail, par la culture, par la famille, par la religion, par l'art, par l'école, par la loi. Toutes ces institutions ont une fonction commune : transformer la violence en parole, le conflit en règle, le désir en création.

Mais que se passe-t-il lorsque ces médiations s'effondrent ?

La pulsion retrouve le chemin du réel.

Nous appelons cela « violence gratuite ». En réalité, rien n'est gratuit. La violence est toujours le symptôme d'une parole qui n'a plus trouvé sa place.

Lacan radicalise cette intuition.

Pour lui, l'homme entre dans l'humanité par le langage. Ce n'est pas la biologie qui fait de nous des sujets. C'est le Symbolique. C'est parce qu'un enfant est nommé, reconnu, inscrit dans une filiation, qu'il devient progressivement une personne. Le langage ne sert pas seulement à communiquer. Il nous constitue. Lorsqu'une société détruit les médiations symboliques, elle ne produit pas seulement du désordre social. Elle atteint les conditions mêmes de la subjectivité. L'homme cesse alors d'habiter la parole.

Il habite l'image et l'image ne parle pas. Elle montre, fascine , capture.

Elle ne demande aucun effort intérieur, dispense de penser.

Le règne de l'image est aussi le règne de l'immédiateté. Pourquoi dialoguer lorsque l'on peut filmer ? Pourquoi comprendre lorsque l'on peut diffuser ?

Pourquoi rencontrer un visage lorsque l'on peut collectionner des images ?

Nous assistons à une véritable régression anthropologique.

Le sujet parlant devient un consommateur de représentations.

Le regard remplace la rencontre.

Formulons autrement cette intuition , parlons de passions. Non pour condamner les émotions, mais pour décrire ces forces qui, lorsqu'elles ne sont plus orientées vers la communion, deviennent destructrices.

L'orgueil devient domination, le désir devient possession, la colère devient haine. La peur devient exclusion.

La liberté elle-même devient enfermement lorsqu'elle n'est plus ordonnée à l'amour. Le péché n'est donc jamais une simple transgression morale.

Il est une maladie de la relation. L'homme ne cesse pas d'être l'image de Dieu.

Il cesse de voir cette image chez l'autre. C'est pourquoi toute barbarie commence par une défiguration. Avant de tuer un homme, il faut d'abord réussir à ne plus le reconnaître comme un homme.

L'histoire le confirme tragiquement.

Tous les génocides ont commencé par des mots. Les victimes furent d'abord désignées comme des parasites, des cafards, des microbes, des ennemis du peuple, des sous-hommes. La destruction physique est toujours précédée d'une destruction symbolique. Aujourd'hui, cette déshumanisation prend une forme nouvelle. Elle ne passe plus seulement par les mots.

Elle passe par les images.

L'autre n'est plus insulté, il est transformé en contenu.

C'est ici que notre responsabilité devient immense. Car nous sommes tentés d'accuser uniquement les bourreaux. Ce serait trop simple. Le véritable problème est plus profond.

Pourquoi regardons-nous ? Pourquoi ces vidéos circulent-elles ? Pourquoi cette fascination pour l'humiliation ? Pourquoi l'intimité de la souffrance devient-elle un spectacle collectif ?

Nous répondons souvent : par curiosité. Je crois que cette réponse est insuffisante.

Nous regardons parce que la souffrance de l'autre nous rassure sur notre propre existence. Tant que c'est lui qui tombe, nous avons l'illusion d'être debout. Tant que c'est son visage qui est détruit, le nôtre semble intact.

C'est le vieux mécanisme du bouc émissaire décrit par René Girard.

Mais il connaît aujourd'hui une mutation.

Le sacrifice ne réconcilie plus la communauté. Il produit simplement davantage d'images. La violence ne restaure plus l'ordre. Elle nourrit l'algorithme. Le sang ne coule plus seulement sur le sol. Il circule sous forme de données.

La barbarie est devenue un flux numérique.

Et le marché sait admirablement monétiser les flux.

La question décisive n'est peut-être pas: pourquoi la violence augmente-t-elle ?

La véritable question est plus radicale.

Pourquoi l'autre cesse-t-il d'exister ?

Toutes les civilisations reposent sur une évidence si ancienne qu'elle semblait inébranlable : celui qui est devant moi m'oblige. Son simple visage limite ma puissance. Sa présence interdit que je fasse de lui ce que je veux. Cette évidence n'a rien de naturel. Elle est une conquête spirituelle. L'enfant ne naît pas avec le sens de l'autre. Il l'apprend. Il découvre progressivement que celui qui lui fait face n'est ni un obstacle, ni un instrument, ni une menace, mais un sujet dont l'existence possède une valeur égale à la sienne.

Toute éducation consiste à transmettre cette découverte. Toute civilisation consiste à l'approfondir. Toute barbarie commence lorsqu'on l'oublie.

Nous ne pouvons seulement définir le prochain comme celui qui nous ressemble. Le prochain est précisément celui qui ne nous ressemble pas.

L'étranger, le pauvre, le blessé, l'ennemi parfois.

Dans la parabole du Bon Samaritain, le Christ renverse entièrement la perspective. Au lieu de demander : « Qui est mon prochain ? », il demande : « Lequel de ces trois s'est montré le prochain de cet homme ? » Le prochain n'est pas une catégorie sociale. C'est une décision.

Il naît lorsqu'un homme refuse de passer son chemin. Il apparaît lorsqu'une liberté répond à une autre vulnérabilité.

Cette intuition est immense. Elle signifie que l'humanité ne repose pas d'abord sur le droit, ni sur la nation, ni même sur la morale.

Elle repose sur une responsabilité. Nous existons les uns pour les autres. Lorsque cette responsabilité disparaît, il reste des individus. Il ne reste plus de peuple. Le capitalisme contemporain ne détruit pas seulement les solidarités économiques. Il détruit les conditions mêmes de cette responsabilité. Il isole, il concurrence, il compare, il transforme chacun en entrepreneur de lui-même. Même la souffrance devient un capital symbolique qu'il faut apprendre à gérer. Même l'amitié devient un réseau. Même l'amour devient une négociation. Tout est évalué. Tout est mesuré. Tout devient performance. Comment s'étonner alors que l'autre finisse par apparaître comme un concurrent de plus ? Une société où chacun doit constamment prouver sa valeur est une société où personne ne peut accueillir la faiblesse.Le faible rappelle à tous ce qu'ils refusent de voir. Notre fragilité commune.

Alors on détourne les yeux. Ou pire. On le transforme en spectacle.

La psychanalyse rejoint ici l'Évangile d'une manière inattendue.

Freud montre que nous refusons spontanément ce qui nous rappelle notre propre vulnérabilité. Le vieillard, le malade, le pauvre, le handicap.

La mort.

Tout cela vient fissurer l'image idéalisée que nous entretenons de nous-mêmes. Nous préférons les éloigner, les cacher, les institutionnaliser, les invisibiliser

L'Évangile accomplit exactement le mouvement inverse.

Le Christ ne commence jamais par les puissants. Il commence par ceux dont personne ne veut voir le visage. Le lépreux, l'aveugle, la prostituée, l'enfant, le crucifié.

Autrement dit, la civilisation chrétienne ne s'est pas construite sur la glorification de la force.

Elle s'est construite sur la reconnaissance de la faiblesse comme lieu de la vérité humaine. Voilà pourquoi la Croix demeure scandaleuse.

Elle révèle que la dignité de l'homme n'est pas proportionnelle à sa puissance.

Cette vérité est aujourd'hui devenue presque incompréhensible. Notre époque célèbre l'autonomie. Le christianisme parle de communion. Notre époque célèbre la réussite. Le christianisme parle de sainteté. Notre époque célèbre la visibilité. Le christianisme célèbre le visage. Notre époque veut des individus.

L'Église appelle des personnes. La différence est immense. L'individu peut vivre seul. La personne ne peut exister qu'en relation. Cette intuition rejoint d'ailleurs les découvertes les plus profondes de la psychanalyse.

L'homme ne devient lui-même qu'à travers une parole reçue d'un autre.

Personne ne se construit seul. L'autonomie absolue est une fiction.

Nous sommes tous les héritiers d'une langue, d'une culture, d'une histoire, d'une famille, d'une mémoire. Lorsque ces médiations disparaissent, il ne reste pas un homme libre.

Il reste un consommateur solitaire.

Voilà pourquoi la barbarie contemporaine ne doit pas être comprise comme un excès de violence. Elle est d'abord un effondrement de la relation.

Nous ne savons plus regarder. Nous savons seulement voir. Nous ne savons plus écouter. Nous savons seulement réagir. Nous ne savons plus rencontrer.

Nous savons seulement connecter.

Nous ne savons plus contempler un visage. Nous savons faire défiler des images. Et c'est peut-être là que réside le plus grand triomphe du capitalisme contemporain. Il n'a pas seulement marchandisé le travail. Il a marchandisé notre attention. Il a colonisé jusqu'à notre manière d'être présents les uns aux autres. La question politique devient alors infiniment plus profonde qu'on ne le croit. Il ne s'agit plus seulement de redistribuer les richesses. Il s'agit de reconstruire les conditions mêmes de l'expérience humaine.

Car une société peut survivre à une crise économique.

Elle ne survit jamais longtemps à la disparition du prochain.

Il serait trop simple de conclure en réclamant davantage de prisons, davantage de lois, davantage de surveillance. Une société peut multiplier les caméras sans jamais retrouver un seul regard. Elle peut durcir les peines sans rendre à un seul enfant le sens de la fraternité. La sécurité est nécessaire ; elle n'est jamais une civilisation.

La question politique est plus profonde.

Quel homme voulons-nous former ? Depuis plusieurs décennies, nous répondons presque exclusivement par l'économie. Nous parlons de croissance, de compétitivité, d'innovation, de consommation, de pouvoir d'achat. Toutes ces questions sont légitimes. Aucune n'est première.

Une société ne tient pas seulement parce qu'elle produit des richesses.

Elle tient parce qu'elle produit des hommes capables de se reconnaître mutuellement.

Il ne suffit plus de dénoncer l'aliénation du travail car l'aliénation ne s'arrête plus aux portes de l'usine. Elle a envahi l'école, la famille, les loisirs, l'amour, le langage lui-même. Nous sommes devenus étrangers non seulement au fruit de notre travail, mais à notre propre humanité.

Une civilisation ne peut durer si elle renonce à transmettre les limites qui rendent possible la vie commune. Une société qui refuse toute frustration ne fabrique pas des hommes libres ; elle fabrique des sujets incapables de supporter le réel.

Le désir humain ne peut vivre sans une parole qui l'oriente. Lorsque le Symbolique s'effondre, la jouissance occupe toute la place. Alors l'autre cesse d'être un visage ; il devient un objet parmi d'autres.

Il faut rappeler ce que notre temps semble avoir oublié : l'homme n'est pas une monade isolée. Il est une personne. Il n'existe pleinement que dans la communion. La liberté n'est pas l'absence de liens ; elle est la capacité d'entrer dans une relation qui n'asservit pas.

Voilà pourquoi notre crise est plus grave qu'une crise économique, plus grave qu'une crise éducative, plus grave même qu'une crise politique. C'est une crise anthropologique. Nous ne savons plus ce qu'est un homme.

Nous parlons sans cesse des droits de l'homme, mais nous oublions de dire ce qu'est l'homme.

Nous proclamons la dignité humaine tout en organisant un monde où chacun est invité à se vendre, à se mettre en scène, à transformer sa vie en marchandise. Cette contradiction est devenue insoutenable.

Résister commence donc par un refus. Refuser que le marché définisse la valeur des êtres, que les réseaux sociaux deviennent les éducateurs de nos enfants, que l'école soit réduite à une usine à compétences, que le travail ne soit plus qu'une variable économique, que la culture ne soit qu'un divertissement, que la politique se limite à la gestion des intérêts.

Mais résister ne signifie pas seulement dire non. Résister, c'est reconstruire.

Reconstruire des familles capables de transmettre, une école qui n'instruise pas seulement, mais qui forme le jugement, un travail qui ne soit pas uniquement un salaire, mais une participation à une œuvre commune., une culture qui élève au lieu d'exciter, des communautés où l'on puisse encore apprendre la fidélité, la parole donnée, le silence, la contemplation, la gratitude. Cette reconstruction ne sera jamais l'œuvre d'un État seu, ni d'un marché, ni même d'une Église. Elle exige une conversion de notre regard.

Le christianisme appelle cette conversion la métanoïa. Changer de regard avant de changer le monde. Voir de nouveau dans chaque homme une image de Dieu.

Les structures sociales doivent être transformées. Mais des structures justes ne suffisent pas si le cœur demeure esclave de la domination.

La justice sociale sans conversion intérieure devient bureaucratie. La spiritualité sans justice sociale devient hypocrisie. L'une a besoin de l'autre.

Notre époque oppose sans cesse ces deux exigences.

Elle a tort.

Car la personne humaine est indivisible. Elle a besoin de pain, de beauté, de vérité, d'amour, de travail, de transcendance. Voilà pourquoi la barbarie ne sera jamais vaincue uniquement par la force. Elle reculera chaque fois qu'un homme préférera la rencontre au spectacle, la parole au cri, le visage à l'image, la communion à la consommation. Nous ne sauverons pas le monde par de grands discours. Nous le sauverons en recommençant à reconnaître, dans le visage de celui qui souffre, quelque chose qui nous concerne infiniment. Une civilisation ne meurt pas lorsque les hommes deviennent capables de tuer. Elle meurt lorsqu'ils cessent de voir dans le visage de celui qui tombe leur propre visage. C'est là que commence la barbarie.

C'est aussi là, silencieusement, que peut recommencer l'espérance.

Roland Ezquerra

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