La « valeur travail » est sans doute l'un des mythes les plus puissants de la modernité. Elle est invoquée aussi bien par les libéraux que par les conservateurs, parfois même par une partie de la gauche. Pourtant, derrière son apparente évidence morale, elle dissimule une confusion fondamentale : elle identifie la dignité humaine à l'activité productive.
Cette confusion n'est pas accidentelle. Elle correspond à une transformation historique profonde par laquelle l'économie a progressivement colonisé l'ensemble de l'existence humaine.
Dans les sociétés prémodernes, le travail était certes nécessaire, souvent pénible, mais il n'était pas le principe ultime de définition de l'être humain. La vie était structurée autour d'autres réalités : la cité, la famille, la liturgie, la contemplation, la transmission, la mémoire des ancêtres. La modernité capitaliste opère un déplacement radical : l'homme devient avant tout producteur.
L'idéologie de la valeur travail prétend célébrer le travailleur. En réalité, elle célèbre la production. Ce n'est pas l'homme qui est honoré, mais sa capacité à participer à l'accumulation économique. La preuve en est que le même système qui exalte le travail accepte sans difficulté la précarisation des travailleurs, l'épuisement psychique, la destruction des solidarités et l'obsolescence des vies jugées improductives.
L'une des grandes intuitions de Marx est d'avoir montré que le capitalisme ne se contente pas d'exploiter le travail : il transforme le travail lui-même en marchandise. La force de travail devient un objet d'échange sur un marché. Dès lors, la personne n'apparaît plus comme un sujet mais comme le support temporaire d'une fonction économique. Le paradoxe est que plus le travail est proclamé source de toute richesse, plus le travailleur devient remplaçable.
Mais la critique économique demeure insuffisante si elle n'est pas prolongée sur le terrain anthropologique et psychique.
Car la valeur travail ne produit pas seulement une exploitation matérielle. Elle fabrique un certain type de sujet.
L'individu contemporain apprend très tôt à se percevoir comme un capital à valoriser. Il doit optimiser ses compétences, gérer ses émotions, améliorer ses performances, investir dans son image. L'ancien citoyen est devenu entrepreneur de lui-même.
Le développement personnel constitue l'une des formes les plus achevées de cette logique. Sous le masque de l'émancipation, il impose au sujet l'obligation permanente de se perfectionner. L'échec n'est plus attribué aux structures sociales mais à un défaut individuel de motivation, de résilience ou d'organisation. L'exploitation cesse alors d'apparaître comme un rapport politique pour devenir un problème psychologique.
La psychanalyse permet de comprendre ce mécanisme avec une profondeur particulière. Le sujet humain est marqué par un manque constitutif. Aucun objet, aucune réussite, aucune reconnaissance ne peut le combler définitivement. Pourtant la société capitaliste transforme ce manque en moteur économique. Elle promet sans cesse qu'un effort supplémentaire, une promotion, une formation ou une performance nouvelle permettront enfin d'atteindre la plénitude.
Le sujet se retrouve ainsi condamné à poursuivre une satisfaction qui se dérobe structurellement. Ce n'est pas un accident du système : c'est son principe de fonctionnement.
L'idéologie de la valeur travail exploite donc moins la force physique des individus que leur désir lui-même.
Cette dynamique produit une forme de servitude particulièrement efficace parce qu'elle est intériorisée. Le sujet ne subit plus seulement une contrainte extérieure ; il devient le surveillant de sa propre productivité. Il s'auto-évalue, s'auto-discipline et s'auto-culpabilise. L'autorité n'a plus besoin de commander : elle est incorporée.
Cette mutation explique pourquoi les sociétés contemporaines connaissent simultanément une exaltation du travail et une explosion de la souffrance psychique. Burn-out, anxiété chronique, sentiment d'insuffisance, dépression et fatigue généralisée ne sont pas des anomalies. Ils constituent les symptômes normaux d'un ordre social fondé sur l'obligation de produire du sens à travers la performance.
Une critique plus radicale encore apparaît lorsque l'on interroge la valeur travail à partir de la tradition chrétienne.
L'homme n'est pas créé pour travailler. Il travaille parce qu'il existe ; il n'existe pas parce qu'il travaille.
La dignité humaine ne provient ni de la productivité ni de l'utilité sociale. Elle précède toute œuvre, toute réussite et toute fonction. Réduire l'homme à son activité économique revient à lui retirer précisément ce qui le rend irréductible à une chose.
La civilisation contemporaine a remplacé l'ancienne adoration des idoles par une idolâtrie plus abstraite : celle de la croissance, de la performance et de l'efficacité. Le marché occupe progressivement la place autrefois réservée au sacré. Il définit les priorités collectives, organise les temporalités sociales et distribue les critères de reconnaissance.
Le travail cesse alors d'être un moyen pour devenir une finalité quasi religieuse.
Or toute idolâtrie finit par exiger des sacrifices.
Les sacrifices contemporains portent les noms de précarité, d'épuisement, de solitude, de destruction écologique, de démantèlement des communautés et de marchandisation généralisée du monde vécu.
Cette logique possède également une dimension politique inquiétante. Les mouvements autoritaires ont souvent mobilisé le culte du travail comme instrument de discipline collective. Le « bon citoyen » y est défini par son utilité productive, sa capacité de sacrifice et son obéissance aux impératifs de la nation ou de l'économie. Derrière la glorification du travail se profile alors la réduction de l'homme à une fonction.
La question décisive n'est donc pas de savoir si le travail possède une valeur.
Il en possède une.
La véritable question est de savoir pourquoi une civilisation en est venue à attribuer au travail une valeur si absolue qu'elle en oublie tout ce qui dépasse la production : la contemplation, la gratuité, la fête, la création, la solidarité, l'amitié, la beauté, la prière, le soin des plus faibles et la recherche de la vérité.
Une société véritablement humaine ne serait pas celle qui maximiserait le travail.
Elle serait celle qui libérerait les hommes de la nécessité d'être constamment justifiés par leur travail.
Roland Ezquerra
Illustration : Le Triomphe de la Mort (1562) une œuvre de Pieter Brueghel l'Ancien conservée au musée du Prado à Madrid
Quel est le rapport entre votre critique du travail et le tableau de Pieter Brueghel l’Ancien ? Ce tableau ne montre pas l’innocence du bouc émissaire qui se sacrifie pour démontrer son innocence, mais les perdants de toutes les guerres (inspiré par le début de la guerre de religion en Flandre). Comme le Christ en croix qui a tout perdu, en roi vaincu réduit à mourir comme en esclavage de la mort des esclaves. Le sort des perdants de toute guerre à toutes les époques. Brueghel rejoint ici le sens (oui, il y a un sens) du texte. Non pas la découverte d’un bouc émissaire innocent comme victoire cosmique, avec toutes les prétentions que cela suppose. Non, aucune victoire en croix: la défaite totale de celui qui est perdant et a tout perdu (l’homme nu du tableau qui représente Adam) et qui ne se proclame pas ou qu’on ne proclame pas vainqueur parce qu’innocent. Ne pas se considérer comme vainqueur cosmique en tant que perdant (même pas au nom de l’innocence) est la source de l’unique victoire de Jésus-Christ. Il prit la guerre (le « lehem »), il la brisa et s’est rendu (livré) comme le plus grand perdant de toutes les guerres à ses disciples. Se rendre avant de combattre. Accepter la condition de l’esclave qui a tout perdu. Accepter sa défaite, toute défaite, en tant que perdant, celui qui a tout perdu. Faire mémoire réelle (présence réelle) de cette défaite sans précédent dans l’histoire de l’humanité du roi des Juifs et d’Israël. L’unique victoire du roi oint, la vraie victoire (en vérité) est d’avoir brisé la guerre et ainsi vaincu la mort. Ce n’est pas la victoire d’un bouc émissaire innocent, mais de celui qui a vaincu la mort, parce qu’il a vaincu la guerre en la brisant. Philippe De Keukelaere
Votre remarque me paraît intéressante, notamment parce qu’elle permet de préciser ce que je voulais faire en associant mon texte au Triomphe de la Mort de Brueghel.
Je ne prétends évidemment pas que le tableau soit une représentation de la « valeur travail », ni même que son sens historique puisse être réduit à cette question. L’image fonctionne pour moi autrement : comme une résonance.
Chez Brueghel, la mort vient précisément abolir toutes les hiérarchies humaines : le roi, le soldat, le riche, le pauvre, l’amoureux, le joueur, le paysan sont finalement ramenés à une même condition. Toutes les fonctions sociales, toutes les distinctions, toutes les prétentions de puissance deviennent dérisoires. C’est en cela que le tableau me paraît rejoindre mon texte.
La « valeur travail » repose en effet sur une opération anthropologique fondamentale : elle attribue à l’homme une valeur à partir de ce qu’il produit, de son utilité, de sa performance. Brueghel nous montre, avec une violence incomparable, ce qu’il advient de ces catégories lorsque la mort vient les traverser. Ce que nous appelions richesse, réussite, pouvoir, fonction ou mérite ne constitue plus alors aucune garantie de dignité.
Je comprends également votre lecture du Christ comme celui qui accepte d’être le perdant absolu, celui qui ne transforme pas sa défaite en victoire sociale, politique ou militaire. Elle rejoint d’ailleurs quelque chose qui m’intéresse profondément : la nécessité de sortir de cette logique permanente où toute défaite doit être compensée par une victoire, toute faiblesse par une performance et toute existence par une justification.
Mais c’est précisément ici que je distinguerais peut-être nos deux approches.
Je ne chercherais pas à faire du Christ un « vainqueur parce que perdant », car cela risquerait paradoxalement de réintroduire la logique même que je critique : celle qui exige finalement que le perdant soit déclaré vainqueur, que la défaite trouve sa compensation et que la souffrance produise malgré tout un bénéfice supérieur.
Ce qui m’intéresse davantage est peut-être plus radical : l’homme n’a pas besoin de devenir vainqueur pour avoir une dignité.
Il n’a pas besoin d’être productif, performant, reconnu, compétitif, héroïque, ni même victorieux dans sa défaite, pour être pleinement homme.
C’est aussi pourquoi votre référence au Christ est féconde. La Croix peut être comprise non comme la transformation magique d’une défaite en succès, mais comme la rupture avec cette nécessité de vaincre. Le Christ ne répond pas à la violence par une violence supérieure. Il ne prend pas le pouvoir par les armes. Il accepte d’entrer dans la condition du vaincu, de l’esclave, du condamné.
Et si cela rejoint mon texte, c’est peut-être à cet endroit précis : dans le refus de faire de la valeur, de la puissance ou de la victoire les critères ultimes de l’existence humaine.
Brueghel montre la mort qui engloutit tous les hommes.
La Croix montre peut-être quelque chose de plus vertigineux encore : un homme qui consent à ne plus rien posséder de ce qui, dans le monde, permet habituellement de se proclamer vainqueur.
C’est là, me semble-t-il, que nos deux lectures peuvent véritablement se rencontrer.
Roland Ezquerra
Vous écrivez :
« Mais c’est précisément ici que je distinguerais peut-être nos deux approches. Je ne chercherais pas à faire du Christ un « vainqueur parce que perdant », car cela risquerait paradoxalement de réintroduire la logique même que je critique : celle qui exige finalement que le perdant soit déclaré vainqueur, que la défaite trouve sa compensation et que la souffrance produise malgré tout un bénéfice supérieur. »
Votre commentaire ne correspond pas à ce que j’ai écrit. Peut-être y a-t-il un malentendu ?
La Passion et la Résurrection du Christ ne relèvent pas d’une prise de connaissance de ce qui était méconnu. Ce n’est pas pour faire connaître l’innocence du bouc émissaire que le Christ est mort sur la croix.
Le texte de la Passion nous raconte comment le Christ brise l’essence même de la guerre. La gloire du Christ comme vainqueur est d’avoir accompli la volonté du Père, c’est-à-dire de mettre fin aux guerres sur terre comme victoire sur la mort (le dernier ennemi). Cela s’est concrétisé de façon symbolique (au sens fort du terme, en ce qui concerne le Christ le réel et le symbolique se superposent) par la croix et par le refus du Christ de faire appel aux armées célestes pour libérer Israël du joug romain. Le Christ s’est rendu inconditionnellement en tant que roi (ce point est fondamental) avant de combattre. Il a accepté d’être le plus grand perdant (loser) de l’histoire de l’humanité. Il a livré son corps à la captivité et à la réduction à l’état de perdant, c’est-à-dire à l’esclavage, un esclave à qui l’on a tout retiré, y compris la vie, par le supplice réservé aux vaincus de Rome : la croix.
Le Christ n’a pas été condamné à mort : il est mort dans la condition d’un roi réduit à l’esclavage après avoir perdu une guerre. Un roi qui a perdu la guerre. Le texte est très clair sur ce point.
Je n’ai pas écrit que le fait d’être le plus grand perdant de l’histoire de l’humanité devait être considéré comme une victoire. René Girard considère à tort que la prise de conscience de l’innocence du Christ en tant que bouc émissaire constitue la plus grande victoire de l’histoire (comme retournement des mythes archaïques). Même si ce n’est pas le sens du texte, cette affirmation de Girard ne comporte pas en soi de contradiction logique. En revanche, c’est un non-sens de proclamer que le plus grand perdant de l’histoire est, de ce fait même, son plus grand vainqueur.
Non, ce n’est absolument pas ce que j’ai écrit.
La gloire du Christ est d’avoir brisé la guerre et la mort. C’est la victoire du Christ. De façon particulière, réel et symbolique comme roi des Juifs et d’Israël. En ce qui concerne l’humanité, pour l’instant, seulement de façon symbolique.
C’est en cela que le Christ est victorieux. Il ne s’agit bien entendu pas de faire de la défaite une victoire. Le symbolique ne vient pas après les faits comme prise de conscience de la connaissance victorieuse d’un bouc émissaire innocent. Là n’est pas la victoire de la croix. La croix, brisure de la guerre et victoire sur la mort. C’est le symbole du cavalier blanc de l’apocalypse, partie en vainqueur. Dieu fait confiance aux hommes, afin qu’ils répandent la bonne nouvelle de cette victoire. Mais ils ne le font pas.
En ce qui concerne le travail, je ne puis être d’accord avec vous. Faut-il faire du travail l’essence de la nature humaine ? C’est ce que pensait Karl Marx. Nous avons tous tendance à adorer l’œuvre de nos mains. Pensons à l’intelligence artificielle que nous divinisons ! Il y a aussi toutes les formes d’exploitation qui utilisent le travail uniquement comme puissance. L’homme subordonné au travail, la dévaluation de l’homme. L’homme qui n’a pas d’autre valeur que le travail comme perdant. Ces jeunes qui refusent obstinément de travailler – et j’en connais -, mais aussi tous ceux qui n’ont pas la possibilité de travailler, malades ou handicapés.
Mais à partir de la récapitulation, il y aura la récapitulation du travail humain comme gloire dans la Jérusalem céleste.
« Au verset suivant : « Toutes les nations y apporteront leur gloire ». Toutes, sans en excepter une, c’est-à-dire qu’il n’y a pas l’œuvre bénie des nations chrétiennes d’un côté, et l’œuvre rejetée des autres de l’autre. Par ailleurs, la Gloire, redisons le mot, c’est ce qui révèle l’être… La gloire, c’est ce qui révèle l’être profond en soi… Mes flèches de silex comme l’ordinateur sont les gloires des Nations… et tout le travail et la peine des hommes pour arriver à gérer et à exploiter, maintenir et détruire, soigner et blesser… Il y a un temps pour tout, dit l’Ecclésiaste, et ce « tout » exprime en définitive cette gloire des nations… Donc la synthèse : la récapitulation de l’histoire implique ici la synthèse, la récapitulation du travail. » (Jacques Ellul, Foi et Vie, 1980, 4, 74 -82)
René Girard dénie à l’homme un quelconque « soi ». Nous ne sommes qu’interindividuels en fonction de notre désir mimétique, sans liberté ni espérance par rapport à un modèle que nous désirons imiter. En conséquence, le travail ne peut avoir de sens.
Non, le travail humain, quel qu’il soit, n’est pas vain (voir Saint Paul, I Cor. 15, 58) !
Philippe De Keukelaere
De nouveau, les premiers paragraphes testés : 100% IA selon Pangram.