Petite réflexion sauvage à propos d'une éclipse
Je repense souvent à cette scène de Tintin et le Temple du Soleil. Elle me paraît, avec les années, de moins en moins anodine.
Tintin est attaché au bûcher. Un sacrifice doit être accompli. Chance, Tintin a lu la date et l'heure de l'éclipse à venir dans un morceau de journal qu'il avait gardé. Il calcule l'heure exacte de l'éclipse grâce à un vieil éphéméride trouvé dans sa cellule. Les Incas donnent aux prisonniers le choix de l'heure de leur mort par le feu du Soleil. Tintin choisit l'heure précise de l'éclipse.
Il n’agit pas sur le Soleil. Il connaît son rythme. Et cette dissymétrie de connaissance suffit à produire l’apparence d’un pouvoir surnaturel.
Voilà peut-être l’une des formes les plus anciennes du pouvoir : posséder le calendrier. Mais lequel au juste ? De quel temps rend compte quel calendrier ?
Pendant des millénaires, connaître le ciel signifiait beaucoup plus que savoir où se trouve une planète. Il fallait reconnaître des retours, des périodes, des conjonctions, les saisons propices, les moments de semer ou de récolter, les dates des rites, parfois les heures favorables à la guerre ou à l’intronisation d’un roi. Le temps lui-même possédait une texture. Il tournait, revenait, respirait.
René Berthelot avait donné le nom d’astrobiologie à cette très ancienne structure de pensée dont on retrouve des formes en Mésopotamie, en Chine ou en Inde : ciel, terre, vivant et société participaient d’une même architecture rythmique. Georges Gusdorf reprendra à sa manière l’enquête sur ces anciennes formes de conscience. Serge Desportes en explore encore certains prolongements dans Cycles du Ciel et de la Terre, à travers la bioclimatologie et la médecine chinoise.
Puis notre civilisation a progressivement changé de temps.
La grande horloge moderne a fourni une unité homogène, divisible, échangeable. Le rapport au temps s'en trouve bouleversé, et nous pensons pourtant sincèrement que de tout temps, ce nouveau rapport au temps chronographié fut la norme. Minutes, heures, années s’alignent désormais sur une coordonnée quantitative. La chronologie range les événements sur cette ligne et la causalité cherche à comprendre comment l’un engendre l’autre.
Cette conquête fut dans un certain sens extraordinairement féconde sur le plan matériel. Et en même temps intensément dommageable au climat spirituel d'une humanité de plus en plus déconnecté du temps vivant, réfugiée dans un temps conceptuel, une fiction devenue réalité scientifique, la seule qui vaille la peine d'être prise au sérieux.
Cette conquête a ainsi rendu presque incompréhensible une autre manière de regarder le temps.
Le cycle est devenu répétition primitive, astrologie, superstition, pensée magique. Il reviendra pourtant par toutes les fenêtres : chronobiologie, rythmes circadiens, cycles orbitaux, précession, variations solaires, périodicités écologiques, oscillations océaniques, rythmes démographiques et économiques.
Seulement, nous continuons généralement à dessiner ces cercles sur notre sacro-sainte ligne du temps.
Et si le problème se trouvait précisément là ?
Je me permets alors une hypothèse nettement moins confortable.
Imaginons qu’au cours de cette immense mutation intellectuelle certaines lignées de savoir aient conservé une connaissance plus ample des cycles longs. Appelons leurs détenteurs, faute de mieux, des "mages-astronomes".
Je ne prétends évidemment pas démontrer ici l’existence d’une confrérie secrète transmettant sans interruption les tablettes de Babylone dans une cave suisse.
Quelque chose de beaucoup plus simple suffirait.
Pour qu’un savoir demeure pratiquement invisible, il n’est pas toujours nécessaire de l’enfermer.
Il suffit parfois que presque personne n’ait envie d’aller le regarder.
Marshall McLuhan avait trouvé pour cela une formule magnifique dans Take Today :
« Only puny secrets need protection. Big discoveries are protected by public incredulity. »
« Seuls les petits secrets ont besoin d’être protégés. Les grandes découvertes sont protégées par l’incrédulité publique. »
Voilà un remarquable coffre-fort à ciel ouvert.
Discréditez suffisamment un domaine de connaissance et ses archives peuvent rester ouvertes sur la table. Elles deviennent socialement invisibles.
Le scientisme joue ici un rôle très différent de la science. Grothendieck avait déjà décrit cette métamorphose de l’institution savante en nouvelle Église universelle, avec ses experts, ses autorités, ses juridictions intellectuelles et ses procédures d’excommunication symbolique.
L’histoire fournit d’ailleurs quelques délicieux courts-circuits dans le récit officiel de notre modernité rationnelle.
À la Maison-Blanche, Nancy Reagan consulta pendant des années l’astrologue Joan Quigley, dont les indications intervinrent dans l’organisation de l’agenda présidentiel. François Mitterrand, de son côté, rencontra régulièrement Élizabeth Teissier, selon le récit détaillé que celle-ci en a laissé. Étrange.
L’astrologie serait assez ridicule pour être exclue du champ du savoir respectable, mais apparemment pas toujours assez ridicule pour que les habitants des sommets du pouvoir s’en désintéressent.
Revenons maintenant à Tintin. Et retournons la scène.
Notre époque possède elle aussi ses grands récits de catastrophe, ses modèles, ses prophéties chiffrées, ses comités d’experts, ses prescriptions collectives et une véritable liturgie climatique du sacrifice : il faudra renoncer, réduire, compenser, surveiller, transformer les conduites humaines afin d’éviter ce qui vient.
La question qui m’intéresse ici ne consiste pas à nier les effets de l’activité humaine sur le climat. Elle commence ailleurs, beaucoup plus profondément.
Et si les prêtres officiels du Temple du Soleil connaissaient extrêmement bien certains mécanismes de l’éclipse tout en demeurant largement ignorants du calendrier dans lequel elle prend place ?
Ils mesureraient les mécanismes proches, construiraient des modèles extraordinairement sophistiqués, calculeraient leurs effets — tout en travaillant à l’intérieur d’un paradigme incapable de percevoir certaines temporalités profondes parce qu’il a préalablement décidé dans quelles formes une causalité avait le droit d’exister.
La complexité psychobiologique de la Terre et de son milieu cosmique excède peut-être très largement l’alphabet avec lequel nous avons commencé à la déchiffrer.
Dans ce nouveau partage des rôles, Tintin devient alors la figure beaucoup plus inquiétante du mage-astronome.
Il connaît le cycle que les officiants ont oublié.
Il attend tranquillement.
Puis l’événement annoncé arrive.
Ceux qui n’en connaissent pas la temporalité cherchent une cause immédiate, construisent un récit, désignent éventuellement une faute et organisent le sacrifice correspondant.
Celui qui possédait les éphémérides depuis le commencement n’a rien eu à provoquer.
Il savait simplement quand.
Et l’affaire devient encore plus intéressante lorsque la connaissance des cycles du ciel rencontre celle des cycles du désir.
Giordano Bruno avait élaboré une extraordinaire pensée des liens par lesquels l’imagination, l’affect, l’attraction et le désir peuvent attacher les êtres humains. La lecture qu’en donne Ioan Petru Culianu rend parfois étrangement familière cette vieille magie lorsqu’on la rapproche des techniques modernes de persuasion.
L’industrie publicitaire, le marketing, la propagande, le design comportemental et les plateformes numériques travaillent quotidiennement avec les liens.
René Girard nous rappelle de son côté que le désir circule. Nous désirons à travers des modèles qui nous indiquent silencieusement ce qui mérite d’être désiré. Les emballements, les modes, les paniques et les rivalités possèdent eux aussi leurs rythmes.
Spinoza avait déjà placé le doigt sur la plaie : nous nous croyons libres parce que nous connaissons nos désirs tout en ignorant les causes qui les déterminent.
Le vieux mage connaissait le mouvement des astres.
Le mage moderne peut désormais connaître quelque chose du mouvement des foules.
Imaginez un instant la puissance que représenterait la rencontre des deux : connaître le moment où un cycle arrive et connaître les liens par lesquels une population lui donnera sens.
Le pouvoir ne consisterait plus seulement à prévoir l’éclipse.
Il pourrait participer à l’écriture du récit que les hommes se raconteront pendant qu’elle obscurcit le ciel.
Peut-être est-ce ici que la vieille question du fatum mérite de revenir.
Notre destin n’aurait nul besoin d’être écrit dans les étoiles comme un scénario immuable. Il pourrait résider dans l’immense profondeur de causes, de rythmes, de désirs et de déterminations dont nous ne percevons qu’une fraction.
À mesure que nous apprenons à reconnaître ces déterminations, notre marge de liberté augmente.
Tintin n’est pas libre parce qu’il échappe à l’éclipse.
Il se libère parce qu’il sait dans quel temps il se trouve.
Alors, au moment où un immense sacrifice est demandé à l’humanité sur fond de liturgie climatique, je trouve assez sain de conserver une question que notre époque juge volontiers inconvenante :
Qui possède aujourd’hui la connaissance de cet ancien calendrier et de son temps profond, dont les rythmes semblent accompagner les cycles humains depuis la nuit des temps ?
Hakim Bey, Août 2026
Belle hypothèse à tester sur soi sous forme de délivrance personnelle.
http://www.ttoarendt.com
« Qu’y avait-il avant la Création ? » demande St-Augustin.
Et il répond que cette question n’a pas de sens puisque, avant la Création, le temps n’avait pas non plus été créé…
Cette question du temps est vertigineuse. Nos horloge, en le mesurant, la masquent. Merci pour cette « petite réflexion sauvage à propos d’une éclipse ».
Tintin sur le bûcher est à la fois Abraham et Jacob, en l’occurrence : il évite son propre sacrifice.