Non pour haïr ensemble mais pour aimer ensemble je suis née.

Dés-idolâtrer sans se dissoudre

15 janvier 2026

En complément des deux textes publiés hier à propos de la géopolitique, voici le troisième volet de ce qui composera finalement une trilogie. Sous la plume de Roland Ezquerra se laisse entrevoir un troisième terme entre la nation comme être vivant capable d'amour (Denis Monod-Broca) et l'approche plus "déconstructrice" que je tentais moi-même de défendre. C'est ainsi que je conçois Antigone : une polyphonie tragique que l'art peut faire surgir des contradictions humaines...

Benoît Girard

Le présent texte a été inspiré par la lecture d’un article de Benoît Girard, Géopolitique du mégot : pour un nouvel iconoclasme, publié dans la revue Antigone.

Il n’en constitue ni un commentaire ni une réponse, mais une réflexion autonome, née du déplacement qu’a provoqué cette lecture.

La géopolitique n’est pas une erreur d’analyse. Elle est une forme accomplie de croyance. Elle ne trompe pas : elle organise. Elle fournit aux affects contemporains une scène morale où la peur, la colère et l’indignation peuvent circuler sans jamais rencontrer leur cause. Elle transforme des rapports matériels en récits nécessaires, des violences historiques en fatalités abstraites, et l’impuissance ordinaire en posture éthique.

C’est pourquoi elle fonctionne moins comme un outil de compréhension que comme une religion sans transcendance. Elle ne promet pas le salut, mais la cohérence. Elle ne délivre pas de la souffrance, mais elle lui donne une justification. Elle permet surtout de se situer : quelque part, du bon côté.

La critique de ces récits est devenue une nécessité. Mais elle charrie aujourd’hui un risque symétrique : celui de croire que le démontage des fictions suffirait à dissiper le réel. À force de dévoiler les mythes, on en vient à soupçonner toute forme de lien, toute inscription collective, toute parole située. La lucidité se mue alors en désincarnation.

Or le réel ne disparaît jamais avec les récits. Il persiste ailleurs, plus sourdement : dans les corps fatigués, dans le travail contraint, dans la division sexuelle, dans la violence économique, dans les impasses du désir. Les abstractions ne gouvernent qu’en s’appuyant sur des structures concrètes. Les idéologies ne flottent pas : elles s’enracinent.

C’est pourquoi le désenchantement, à lui seul, ne libère rien.

Une pensée rigoureuse doit tenir ensemble deux exigences : dés-idolâtrer les fictions dominantes sans effacer ce qu’elles recouvrent ; refuser les grands récits sans se retirer du monde réel qu’ils organisent. Il ne s’agit pas de remplacer une croyance par une autre, mais de consentir à une position plus étroite, plus exposée, moins confortable.

Il en va ainsi des formes contemporaines de domination. Certaines ont perdu leur légitimité symbolique, leur capacité à se dire comme ordre naturel. Elles n’en continuent pas moins d’opérer matériellement, par inertie, par répétition, par absence d’alternative structurée. Ce qui s’est effondré dans le discours peut persister dans les faits. Le déni de cette persistance ne constitue pas une avancée critique, mais une nouvelle forme d’aveuglement.

L’époque est marquée par un affaissement du symbolique. Les figures anciennes ne tiennent plus, mais rien ne les remplace durablement. Il en résulte une agitation constante, une circulation frénétique d’images, une multiplication de gestes à faible coût. Les icônes brûlent vite parce qu’elles n’engagent plus. Les mots se radicalisent à mesure qu’ils perdent leur prise sur le réel.

Dans ce contexte, l’iconoclasme peut devenir une posture parmi d’autres, un style, une consommation de ruines. Il produit une satisfaction immédiate — celle d’avoir rompu — sans exiger la patience de la transformation. Il confond la destruction des signes avec l’émancipation des sujets.

La véritable déconstruction est plus lente et plus exigeante. Elle ne consiste ni à inverser les valeurs ni à multiplier les dénonciations. Elle suppose une dépossession : renoncer à la jouissance d’avoir raison, à l’illusion d’un point de vue pur, à la tentation de s’extraire du monde que l’on critique. Elle oblige à demeurer dans la contradiction sans la sacraliser, à reconnaître les déterminations sans s’y réduire, à agir sans promettre de rédemption.

Il n’existe pas de sortie hors du conflit par la seule lucidité. Il n’existe pas de libération sans corps, sans temps, sans travail, sans manque. Toute pensée qui oublie la limite — la sienne et celle du monde — retombe dans une métaphysique déguisée.

Dés-idolâtrer, oui.

Mais sans dissoudre ce qui demeure.

Sans effacer le réel au nom de sa critique.

Sans croire que la chute des récits suffira à guérir les blessures qu’ils recouvraient.

Roland Ezquerra
14 janvier 2026

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