Non pour haïr ensemble mais pour aimer ensemble je suis née.

Deux rois ?

7 mai 2026

Au-dessus de la photo le montrant sur un balcon de la Maison Blanche, en compagnie de Charles III, Donald Trump a mis la légende : « Deux rois ».

Derrière la vanité puérile d’une telle vision des choses, la situation mérite analyse.

Il y a en effet dans la présence du roi anglais sur les terres de l’hégémon américain la marque d’un extraordinaire télescopage historique et anthropologique.

La monarchie de droit divin est, en tant qu’institution, l’héritière du roi sacré autour duquel était organisée la vie de certaines tribus primitives, en particulier en Afrique. René Girard, se basant sur de multiples récits ethnologiques, a longuement décrit leur organisation. Le roi était une victime en instance de sacrifice. Il était tout-puissant jusqu’au moment où, une crise interne ou un danger externe se profilant et la tribu s’apprêtant à refaire son unité contre lui, il multipliait les transgressions (ou était sommé rituellement de multiplier les transgressions), comme pour montrer qu’il n’avait rien perdu de sa toute-puissance, et les accusations alors redoublaient, et il était mis à mort par la tribu unanime. Et l’entente et l’ordre ainsi revenaient.

Les participants n’avaient pas conscience de ce qu’ils faisaient. Le mot-même de « roi » est plaqué, a posteriori, par nous modernes, sur la réalité observée, afin de la faire comprendre.

Les rois de l’Ancien Régime, rois de droit divin, n’étaient pas mis à mort par la foule de leurs sujets mais la formule « le roi est mort, vive le roi », en assurant une parfaite continuité entre le roi et son successeur, sous-entendait que le roi ne pouvait mourir, réellement, que sacrifié par ses sujets unanimes. C’est bien ainsi que les dynasties se sont, pour beaucoup d’entre elles, terminées. À l’image de celle des Capétiens : Louis XVI n’a été condamné qu’à une voix de majorité mais il a bel et bien été condamné par les représentants du peuple français qui ont jugé qu’il devait, en tant que roi, pour le salut de la nation, être mis à mort, autrement dit sacrifié.  

Les rois contemporains ne sont pas mis à mort. N’en sont-ils pas moins, d’une certaine manière, sacrifiés ? L’héritier du trône, de sa naissance à sa mort, en passant par son couronnement et sa vie de roi, ne s’appartient pas. Cela est très bien exprimé dans le film The Queen qui raconte la vie d’Elisabeth II au moment de la mort de Diana. On y voit le prince Philip, pour distraire William et Harry, les emmène chasser un cerf. Et, quand le cerf est tué, Elisabeth va voir sa dépouille, suspendue pas une patte dans la demeure d’un chatelain voisin. La tête du cerf est à la hauteur de sa tête à elle, elle la regarde longuement, on comprend qu’elle se voit elle-même en ce cerf, victime du goût des hommes pour le sang, sacrifié comme elle.

Les monarchies constitutionnelles modernes, même si elles conservent cette part de sacrificiel, n’en sont pas moins, à la différence du roi sacré de naguère, des institutions organisées et régulées de façon rationnelle et consciente.

Sur le balcon de la Maison Blanche, Charles III était bien un roi dans ce sens constitutionnel et rationnel-là.

Mais Trump ?

Sur ce balcon, était-il le roi Donald ?

Assurément pas.

Mais l’hypothèse ici exprimée est que les USA, eux, en tant que nation, sont roi, mais roi au sens primitif, inavoué, inconscient, c’est-à-dire roi au sens de roi sacré des tribus primitives.

L’organisation du monde contemporain est en effet comparable à celle d’une tribu, la tribu des nations, qui s’est donné un roi sacré.

La vie du monde est en effet organisée, depuis un siècle environ, autour des États-Unis d’Amérique. La « nation à la destinée manifeste » comme il est dit parfois, règne bel et bien sur le monde. Les nations du monde ont accepté cette organisation, elles ont accepté le rôle de roi donné aux USA, elles ont accepté (ou voulu) leur propre statut de sujets du roi. Quand sont mentionnés « les USA gendarme du monde » ou le « roi-dollar » ou « l’hégémon américain », c’est bien le statut de roi des USA, de roi du monde des USA, qui est implicitement exprimé, au sens du roi sacré des ethnologues, au sens de la victime en instance de sacrifice de René Girard.

Et voilà qu’une crise se profile.

Et la toute-puissance du roi est menacée.

Les accusations fusent. Le roi multiplie les transgressions. Les USA ont élu et réélu Trump, le champion de la transgression qui, fidèle à lui-même, emmène son pays dans les pires folies.

Le slogan MAGA exprime une tentative de conjurer le sort.

Mais qui, à part un cercle restreint de militants, prend encore la défense de Trump et de la politique américaine ? Trump est un parfait bouc émissaire et les USA un roi sacré promis au sacrifice.

Il y avait bien « deux rois » sur le balcon de la Maison Blanche, mais ils n’étaient pas ceux qu’on croit.

Ils n’étaient pas Charles et Donald, ils étaient Charles et les USA, un roi de raison au statut poli par les siècles et, à ses côtés, le représentant d’un roi sacré à l’ancienne et pourtant à la fois roi sacré d’une extrême nouveauté puisque d’une échelle supérieure : nation-reine de la tribu des nations.

Charles a fait, au cours de son séjour outre-Atlantique, des discours très appréciés, pleins de sagesse et d’humour, mais, fort des siècles de traditions de la couronne britannique, n’aurait-il pas pu aller plus loin et exprimer plus explicitement ce qu’il en est de la couronne états-unienne ?

Il n’est pas sûr que la machine soit arrêtable, pas sûr que le sacrifice de l’hégémon soit évitable, mais qu’y a-t-il de plus urgent que de réfléchir à une organisation du monde rationnellement et consciemment pensée, à la manière de la monarchie britannique agrandie à l’échelle de l’humanité ?

La France, compte tenu de son histoire, de sa position, pourrait, devrait, prendre l’initiative sur le sujet.

Denis Monod-Broca

1er mai 2026

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