Quelques réflexions autour de l'affaire Epstein...
Job en Epstein
par Denis Monod-Broca
Il fréquentait les grands de ce monde. Son amitié était recherchée. Il était riche, puissant et admiré. Et puis il a été jeté à bas de son trône.
Jeffrey Epstein est un cas, chimiquement pur comme on dit, de victime émissaire.
Il est désormais impur : son nom seul, accolé à un autre nom, rend suspect, c’est-à-dire impur, le porteur de l’autre nom, même si ce dernier n’a jamais eu aucune relation d’aucune sorte avec lui.

Il a l’unanimité contre lui. Prendre publiquement sa défense est inimaginable. Sa culpabilité est une certitude partagée par tous.
La question de la culpabilité est essentielle et mérite quelques précisions. Ses crimes, indéniables, sont l’affaire de la justice et il a d’ailleurs, pour certains d’entre eux, été jugé et condamné. La culpabilité mentionnée ici va au-delà de ses crimes : elle est absolue, sans appel, elle est, si l’on ose dire, ontologique. Il est la culpabilité personnifiée. Cela transparaît par exemple dans la formule dite et redite de « Epstein, le pédocriminel ». D’après ce qu’on sait, il s’est rendu coupable, dans le domaine sexuel, de détournement de mineures, de diverses agressions sexuelles, de proxénétisme, etc., mais pas de pédophilie. Mais on ne peut s’empêcher d’imputer à la victime émissaire un crime absolu, impardonnable. Comme Œdipe est accusé d’inceste, comme Marie-Antoinette le fut, Epstein est accusé de pédophilie.
Enfin sont mises sur son dos des fautes collectives : jouissance à tout prix, disparition de toute morale, nihilisme, vanité, cupidité…
Toutes les caractéristiques de la victime émissaire sont réunies.
Il a suivi la « route antique des hommes pervers ».
A-t-il mis fin à ses jours pour rejoindre l’unanimité de la foule liguée contre lui ? Nul ne le saura.
Mais l’affaire Epstein continue ses ravages. Croit-on que nos sociétés seront rendues plus pures, croit-on qu’elles seront guéries de leurs crimes, par l’accusation et le châtiment de tous ceux, innombrables, que l’affaire atteint ?
Bien sûr que non ! Au contraire ! Cette affaire inouïe montre à quel point nous sommes collectivement prisonniers de superstitions vieilles comme le monde, à quel point la pensée magique oublie le savoir accumulé depuis des siècles et à quel point elle prend facilement le dessus sur la pensée véritable.
« Avoir un bouc émissaire, c’est ne pas savoir qu’on l’a »
Denis Monod-Broca
Anges et démons
par Benoît Girard
L'affaire Epstein, à travers le foisonnement des récits et des contre-récits qu'elle secrète, à travers la montée aux extrêmes des "complotistes" et des "anticomplotistes" dont elle se fait le théâtre, offre au processus mythologique l'occasion d'une expérience en laboratoire : elle raconte les efforts désespérés d'un système humain, du bas en haut de sa hiérarchie sociale, pour n'avoir pas à se penser lui-même.
Epstein n'est rien d'autre que la métaphore à la fois obscure et spectaculaire de notre sadisme institutionnel dont il apparaît à travers lui qu'il est la seule véritable "valeur de la République" - un charlisme obscène qui se fait passer pour la lumière et pour la liberté guidant le(s) peuple(s).
Il n'est pas étonnant qu'en milieu français Epstein s'offre en jumeau de Dieudonné, l'un et l'autre reliés par un étrange "fil d'Ariane" dans les communications électroniques du sinistre prédateur : c'est toujours le même sacré, sans cesse mutant, sans cesse réactualisé, haï et lapidé pour la même raison qu'il est vénéré et adoré. Relié, le couple Epstein-Dieudonné est le tabernacle de notre pureté collective, une rémanence de la pulsion archaïque au cœur de notre modernité moribonde, un concentré de l'impureté qui nous fascine et dont l'implosion fait retomber sur nous tous ses radiations morbides.

© 1998 GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / René-Gabriel Ojéda
"Penser Epstein", considérer que cette péripétie démoniaque a le moindre vertu explicative sur nos malheurs collectifs, c'est manifester qu'on ne "veut pas vouloir" autre chose. Epstein dit et cache à la fois ce que chaque abeille de la ruche mandevillienne est sommée de désirer en vue du bonheur général.
Combien de fois ai-je entendu cette formule à la fois horrible et absurde : "Ce n'est pas un bouc émissaire puisqu'il est coupable !" La clé de notre régression collective à la barbarie se trouve là : dans ce mélange bizarre que compose une imprégnation complète du tissu social par le christianisme, d'où découle notre sensibilité exacerbée à la figure du bouc émissaire, et sa trahison complète pour servir à des régimes politiques qui s'affrontent autour de leur prétention concurrente à la pureté. De ce point de vue, le nazisme n'est qu'une modalité de notre modernité. C'est pourquoi, tel un bouc émissaire, nous ne cessons de nous raconter, à la manière d'un mythe, le terrifiant "retour" de ce qui est toujours déjà là, en nous et parmi nous.
Le Christ, lui, ne nous dit pas que le bouc émissaire est innocent. S'il s'était contenté de proclamer l'innocence du bouc émissaire, il aurait reverser la culpabilité du côté du sacrificateur, érigé en nouveau bouc émissaire. L'antisémitisme médiéval découle de là : à l'innocence victimaire du Christ répond la culpabilité sacrificielle du "peuple déicide". Le Christ se situe sur un tout autre plan que ces bricolages sacrificiels qui reproduisent indéfiniment le même à force de renversements successifs. Le Christ va beaucoup plus loin : il renverse et subvertit les catégories culturelles de l’innocence et de la culpabilité.
De ce point de vue, ce n’est pas l’innocence du Christ qui nous sauve, c’est d'abord sa puissance, sa plénitude d'être qu'il offre à l'humanité envers et contre tout. L’obsession pour l’innocence du bouc émissaire relève davantage d'une posture satanique : c’est la violence qui se fait scandale, la violence qui obsède comme un petit caillou dans la chaussure plutôt que de se vivre comme une réalité anthropologique qu’il s’agit de traverser pour parvenir à un stade supérieur de l’être.

Ce sont donc les déficiences de notre ordonnancement collectif qui produisent le scandale Epstein - d'abord l'horreur des faits, ensuite la guignolade de leurs récits antagoniques, finalement l'indémêlable intrication des deux sous forme d'un nouveau labyrinthe.
Pas l'inverse.
Benoît Girard
Un cauchemar sans auteur
par Roland Ezquerra

Nous ne sommes pas devant un complot parfaitement ourdi, mais devant quelque chose de plus inquiétant : une cohérence sans centre, une solidarité d’intérêts sans sujet souverain, une logique qui fonctionne même lorsque personne ne la dirige entièrement.
L’affaire Epstein, avec ses listes d’invités prestigieux, ses circulations transatlantiques, ses enclaves insulaires protégées par l’argent et le statut, ne révèle pas un génie du mal. Elle expose une configuration historique précise : celle d’un monde où la concentration du capital produit mécaniquement des zones d’extraterritorialité morale et juridique. Là où l’accumulation devient vertigineuse, la responsabilité se dilue. Là où la puissance financière ouvre toutes les portes, la loi cesse d’être une limite pour devenir un instrument.
Il ne s’agit pas seulement d’individus dévoyés. Il s’agit d’un régime.
Dans un système où la valeur suprême est l’expansion indéfinie, toute limite apparaît comme une entrave. Or la limite n’est pas seulement juridique ; elle est aussi symbolique et spirituelle. Lorsqu’une société perd l’idée qu’il existe une mesure supérieure à la richesse et à la visibilité, le pouvoir tend à s’auto-diviniser. Il ne se reconnaît plus redevable à rien. Il se vit comme sa propre source.
Cette auto-fondation engendre une ivresse. L’ivresse appelle la jouissance. La jouissance, lorsqu’elle n’est plus contenue par une loi intérieure ou par la conscience d’une altérité irréductible, glisse vers la prédation. Ce glissement n’est pas accidentel ; il est structurel. Il manifeste ce que devient le désir lorsqu’il n’est plus inscrit dans une limite signifiante.
La perversion n’est alors pas une anomalie isolée. Elle est un symptôme de la déliaison.
Cependant, il faut résister à une tentation symétrique : imaginer une orchestration totale, un centre occulte qui coordonnerait scandales sexuels et décisions géopolitiques comme les actes d’une même pièce. La simultanéité d’un scandale et d’une montée des tensions internationales ne constitue pas une preuve d’unité intentionnelle. Elle signale plutôt qu’un système en crise cherche des points de stabilisation.
Les sociétés traversées par des fractures internes déplacent leur angoisse vers l’extérieur. La guerre peut fonctionner comme tentative de restauration symbolique : produire une unité imaginaire face à un ennemi commun lorsque la cohésion interne se fissure sous le poids des inégalités et des révélations scandaleuses. Ce mécanisme n’a rien d’ésotérique. Il appartient à la grammaire historique des pouvoirs en difficulté.
Mais le fantasme du complot total possède lui aussi une fonction psychique. Il suppose un centre omnipotent. Il suppose qu’un sujet maîtrise la totalité. Ce fantasme protège contre une vérité plus dérangeante : le réel est traversé de contradictions, d’intérêts partiellement convergents, de luttes internes. Le pouvoir contemporain n’est pas un bloc homogène ; il est un réseau stratifié où coopèrent et s’affrontent fractions économiques, appareils étatiques, industries médiatiques.
Ce n’est pas un orchestre parfaitement accordé. C’est une dissonance organisée.
L’affaire Epstein ne prouve pas l’existence d’un gouvernement caché ; elle montre ce que devient le désir lorsqu’il s’articule à une accumulation matérielle sans frein et à une culture de l’impunité. Dans un univers où tout est potentiellement convertible en marchandise, le corps humain lui-même risque d’être absorbé dans la logique de l’échange. L’exploitation sexuelle n’est pas extérieure à l’économie ; elle en est la face obscène lorsque la valeur d’échange l’emporte radicalement sur la valeur de la personne.
La domination économique et la domination des corps se rejoignent alors dans une même structure : appropriation, usage, mise à disposition. Le capital concentre non seulement des richesses, mais des possibilités d’accès aux êtres. Ce n’est pas un complot ; c’est une conséquence logique d’une asymétrie extrême.
Sur le plan psychique, la scène fascine parce qu’elle met en jeu le rapport entre loi et jouissance. Là où la loi devient flexible pour les puissants et rigide pour les faibles, elle cesse d’être un principe commun et se transforme en outil différentiel. Cette dissymétrie nourrit une forme de toute-puissance subjective. Or la toute-puissance excite le fantasme de transgression absolue. La transgression, lorsqu’elle n’est plus limitée par la reconnaissance de l’autre comme sujet, devient violence.
Il ne s’agit donc pas seulement d’un scandale moral. Il s’agit d’un trouble dans l’ordre symbolique : la loi ne joue plus pleinement sa fonction de séparation. Le désir n’est plus médiatisé ; il s’actualise directement sur le corps de l’autre.
Quant au langage, il semble parfois inadéquat. Non parce que les faits seraient indicibles, mais parce qu’ils obligent à reconnaître que la corruption n’est pas marginale. Nous préférerions condamner des monstres isolés. Nous découvrons une configuration sociale qui rend ces monstres fonctionnels. Ils ne sont pas des anomalies extérieures ; ils sont des produits d’un environnement où richesse, célébrité et décision politique s’entrecroisent sans contre-poids suffisant.
Ce cauchemar n’a pas d’auteur unique. Il est engendré par un monde qui a dissocié accumulation et responsabilité, visibilité et vérité, puissance et service. Un monde où la loi est interprétée comme contrainte négociable et non comme limite structurante. Un monde où l’homme se prend pour la mesure ultime et oublie qu’il n’est pas son propre fondement.
La question décisive n’est donc pas : qui tire les ficelles ?
La question est : quelles structures économiques, quelles formes de concentration du pouvoir, quelles carences symboliques et quelles illusions psychiques rendent possible la répétition de telles scènes ?
Si nous répondons uniquement par l’idée d’un complot total, nous renforçons le fantasme d’un centre omnipotent et nous évitons d’affronter les contradictions matérielles.
Si nous refusons de voir la logique socio-économique et la dynamique du désir, nous restons dans la naïveté.
Entre fascination et déni, il existe une voie plus exigeante : analyser la structure de l’accumulation, restaurer la primauté de la limite, réinscrire le désir dans une loi qui protège l’autre comme sujet et non comme objet.
Alors seulement le cauchemar cesse d’être un conte obscène sans auteur pour devenir un symptôme lisible d’un ordre historique en crise.
Roland Ezquerra