Je suis heureux de publier ce billet de Denis Monod-Broca, bien connu de tous ceux qui fréquentent le blog de la revue Antigone. Il enrichit et complète l'analyse précédemment publiée au sujet du "phénomène Bardot" par des références littéraires particulièrement pertinentes. Le tragique que je percevais dans notre réception du personnage Bardot, Denis Monod-Broca nous invite à le retrouver dans ce Et Dieu créa la femmedont la happy-endromantique, un peu comme l'irruption de la fatalité à la fin d'Oedipe Roi, vient amodier in extremis la puissance de subversion.
Benoît Girard


Quel titre !
Quel titre magnifique et, tout autant, énigmatique !
Force est de se dire que Vadim fut inspiré quand il donna à son film un aussi beau titre, « Et Dieu… créa la femme ».
Le titre peut plaire aux croyants, qui ont en tête, et qui donnent foi, aux formules bibliques si connues « Et Dieu créa l’homme » et « il le créa homme et femme », extraites du verset 27 du premier chapitre de la Genèse. Donc oui, Dieu créa la femme, rien de nouveau !
Quant aux non-croyants, qui ont souvent oublié la précision « homme et femme », ils sont susceptibles d’y lire une sorte de revanche contre le machisme supposé de la bible. D’où les trois petits points après créa… afin de ménager le suspense, de provoquer une interrogation. Donc oui, rions un peu aux dépens de Dieu et des églises, la femme aussi existe !
Mais nous ne sommes pas tellement plus avancés.
Le succès du film et du titre tient à autre chose.
Le sens véritable du titre, et aussi celui du film, pourrait bien être celui-ci : « et Dieu créa… le désir. »
L’histoire est en effet celle d’un objet follement désiré et, à la fois, celle d’un sujet follement désirant.
Juliette, jouée par Brigitte Bardot, est désirée par les deux frères Michel et Antoine, par le milliardaire allemand, par tous les hommes qu’elle croise.
Et Brigitte Bardot elle-même, devenue sex symbol, sera désirée par tous les hommes du monde.
Vadim, mari de Brigitte, l’aura donc, tel l’« éternel mari » de Dostoïevski, offerte aux désirs d’autrui, comme pour mieux la désirer lui-même, comme pour crier qu’il y avait quelque chose d’impossible dans son propre désir, comme pour proclamer qu’il y a quelque chose d’impossible dans le désir lui-même, puisqu’il s’évanouit aussitôt assouvi. Et qu’il y a bien du divin là-dessous, qu’il y a bien du divin dans un pareil mystère…

Objet désiré, Juliette est tout autant sujet désirant, Femme libre et moderne, elle désire, elle aussi, follement, comme un homme, si l’on ose dire.
Et Brigitte désirera de même. Mais elle buttera, forcément, comme tout un chacun, sur le même obstacle, la disparition du désir dès qu’assouvi. Elle décidera, librement, encore jeune, de quitter le cinéma et ses désirs exaspérés, mais factices. Elle vivra alors, ou tentera de vivre, sa vie, sa vraie vie.
Mais le put-elle vraiment ?
Elle restera toute sa vie, nolens volens, prisonnière du statut de sex symbol, d’objet désiré, que le film lui avait conféré.
En d’autres termes, elle fut sacrifiée sur l'autel du désir, sacrifiée à cette mentalité toute moderne et progressiste qui exalte tant le désir, sacrifiée à la foule – elle s’en plaignait assez ! – qui voyait en elle un être à part, différent du commun des mortels, bon à être possédé (ne serait-ce par une photographie volée), et bien sûr bon à être accusé des pires turpitudes dès qu’elle quittait le domaine des idées bien-pensantes.
Nous vivons une époque oublieuse, oublieuse du savoir acquis siècle après siècle au sujet du désir, de l’envie, de la jalousie, et de leurs dangers. Ce film en est un bon reflet. Mais il n’est pas seulement un film, pas seulement un reflet de la réalité telle qu’elle est, il fait partie de cette réalité, puisqu’il fit de BB un « monstre sacré » qui fut effectivement sacrifié. Nous avons tous, à des degrés divers, participé au sacrifice. Dire qu’un hommage national a été envisagé : pour nous faire pardonner sans doute…
Vadim lui-même pensait peut-être être allé trop loin. Après avoir fait couler le sang, il donne à son film une happy end romantique. La dernière scène laisse en effet penser que Juliette et Michel pourraient vivre heureux et avoir beaucoup d’enfants…
Denis Monod-Broca