Non pour haïr ensemble mais pour aimer ensemble je suis née.

Fascisme et capitalisme

2 février 2026

Le fascisme comme situation

Le capitalisme n'est capable de perpétuer ses conditions d'existence que dans la mesure où toute la société n'est pas devenue capitaliste. Quand toute la société est devenue capitaliste, c'est-à-dire quand le capitalisme a pénétré le moindre interstice de nos vies personnelles par où il était encore possible de respirer, de s'échapper, de rester humains les uns pour les autres, alors elle devient invivable, c'est à dire fasciste.

La bourgeoisie capitaliste n'est pas une extériorité, une altérité mythique, une "essence" dont les uns seraient affectés et les autres exemptés par nature. Plus que "la bourgeoisie dans son essence", le fascisme serait donc la contamination de toute chose par l'esprit bourgeois, un Tchernobyl du lucre et de la rapine dont les retombées n'en finissent plus de pourrir toute forme de don et de gratuité.

En fascisme, il ne subsiste plus qu'un désir, celui de prendre le pouvoir sur le corps de l'autre. Et ce désir est euphémisé, esthétisé, présenté comme la "valeur cardinale" d'une société où s'accomplit enfin, une fois passées par dessus bord les vieilles lunes de la délibération collective, un empire de l'ordre et de la gentillesse que protège le culte génocidaire et tautologique de l'existant.

Dès lors, TOUT devient possible. Et l'on comprend que le capitalisme n'aura jamais été autre chose que la mythologie collective dont on recouvre la généralisation de la prostitution à tous les rapports humains.

A travers le personnage Enthoven, expression caricaturale du philosophe d’État, on comprend très bien ce que c'est que le fascisme.

Le fascisme est la renonciation du simulacre libéral à ses propres conditions de crédibilité. Il est cette phase cyclique où le capitalisme doit renoncer à se faire passer pour une démocratie et se sent poussé, en un moment où la confiance qu'il a en lui n'a d'égale que la fragilité de ses soubassements structurels, à hurler sa propre vérité.

Alors la masse, qui croyait en ce simulacre au point de lui imputer aujourd'hui tous ses maux, s'imagine que l'heure de sa revanche a sonné. Elle avait adhéré à l'anti-démocratie sous le nom de démocratie et voilà qu'elle va passionnément réclamer la fin de la démocratie au motif qu'il faut mettre à bas l'anti-démocratie. Nous sommes collectivement mûrs pour achever le macronisme par et en le trumpisme.

Le fascisme n'est pas une idéologie au sens où il se laisserait définir par une correspondance plus ou moins exacte avec tel ou tel critère esthétique ou programmatique déjà expérimenté dans l'histoire - encore que, dans le cas présent, c'en est presque aveuglant. C'est d'abord une situation, et c'est une pornographie. En ce sens, si le fascisme n'est pas une idéologie, il est la vérité de toute idéologie.

Benoît Girard

"never ending story" © Roland ezquerra pixbyroland 2023

Ce qu'on appelle "économie"

Il arrive un moment où un système ne se contente plus d’organiser la vie commune. Il prétend en être la source. À ce moment précis, il cesse d’être historique et devient métaphysique. Il ne se présente plus comme contingent, mais comme allant de soi. Il ne se discute plus, il s’impose comme nature. Ce moment n’est pas simplement celui d’une domination accrue. C’est celui d’une usurpation. Une usurpation de ce qui, en l’homme, ne devrait jamais être confondu avec l’ordre des choses.

Lorsque tout est pris dans le même filet, le travail, le langage, l’amour, le soin, la révolte elle-même, il n’y a plus de dehors. Et lorsqu’il n’y a plus de dehors, il n’y a plus de respiration. Le monde devient intégralement habitable et, pour cette raison même, invivable. Car vivre suppose une béance, une faille, un désert. Là où tout est rempli, il n’y a plus de place pour la rencontre, seulement pour l’occupation.

Ce que l’on appelle alors économie n’est plus une gestion des besoins, mais une ontologie de la rareté organisée. On apprend aux êtres humains qu’ils ne valent que ce qu’ils produisent, que ce qu’ils consomment, que ce qu’ils affichent. On leur apprend à se penser comme capital, à s’aimer comme marchandise, à se juger comme bilan. Et ce dressage ne passe pas seulement par la contrainte. Il passe par le désir. Un désir travaillé, orienté, capturé.

Car le cœur de cette domination n’est pas la loi, mais la jouissance. Une jouissance paradoxale, toujours insatisfaite, toujours relancée, qui promet la plénitude tout en l’interdisant structurellement. Le sujet est sommé de jouir, mais privé des conditions symboliques de cette jouissance. Alors il compense. Il se replie. Il projette. Il cherche un corps sur lequel inscrire ce qui lui manque.

C’est ainsi que la violence change de visage. Elle ne s’annonce plus comme haine, mais comme protection. Elle ne se dit plus destruction, mais restauration de l’ordre. Elle ne se vit plus comme injustice, mais comme nécessité. Ce n’est plus l’idéologie qui commande, mais une situation affective générale, fatigue de penser, lassitude du conflit, désir d’un monde simple, lisse, sans altérité véritable.

À ce stade, ce que l’on nomme fascisme n’est pas une doctrine, mais une régression collective. Une régression vers un rapport immédiat à la force, vers un imaginaire où la loi n’est plus médiation, mais pure imposition. Le pouvoir n’a plus besoin de se justifier. Il se montre. Il s’exhibe. Il jouit de sa propre visibilité. C’est pourquoi il est juste de parler de pornographie, non parce qu’il y aurait trop de corps, mais parce qu’il n’y a plus de voile, plus de pudeur symbolique, plus de distance.

Dans ce monde-là, le don devient scandaleux. Non pas le don spectaculaire, institutionnalisé, mis en scène, mais le don silencieux, sans retour, sans garantie. Celui qui donne ainsi introduit une faille dans le système. Il rappelle, par son geste même, que tout n’est pas échange, que tout n’est pas calcul, que tout n’est pas dû. Il rappelle qu’il existe une dette qui ne s’éteint pas, celle de l’existence elle-même.

Or cette dette-là, le système ne peut la reconnaître sans s’effondrer. Il préfère la nier, la recouvrir, la transformer en culpabilité ou en performance. À la place de la gratitude, il installe l’obligation. À la place de la communion, le contrat. À la place de la personne, la fonction.

Ce qui disparaît alors, ce n’est pas seulement la justice sociale, mais l’image même de l’homme comme être relationnel, appelé, adressé. L’autre n’est plus visage, mais obstacle ou ressource. Son corps devient enjeu, à contrôler, à normaliser, à discipliner, à expulser si nécessaire. Le désir de l’autre est vécu comme menace, sauf s’il est intégralement soumis.

La tragédie est que cette violence n’est pas imposée de l’extérieur. Elle est désirée. Elle est demandée. Elle est réclamée au nom de la fin du chaos, de la fin du désordre, de la fin du doute. On réclame un maître pour échapper à l’angoisse, sans voir que cette angoisse est précisément produite par la destruction préalable de tout ce qui pouvait faire lien, sens et espérance.

Car là où le manque n’est plus symbolisé, il devient persécution. Là où la loi n’est plus parole, elle devient ordre. Là où le père n’est plus transmis comme limite vivante, il revient sous la forme du chef, du policier, du gestionnaire des corps. Le refoulé ne disparaît jamais. Il revient toujours, mais sous une forme plus brutale.

Résister, dès lors, ne peut pas consister seulement à changer de gouvernants ou de slogans. Il s’agit de tenir une ligne plus fragile et plus radicale. Maintenir ouverte la brèche. Sauvegarder ce qui échappe. Défendre ce qui ne sert à rien. Accueillir le manque comme condition du désir, et non comme défaut à combler. Réaffirmer que l’homme ne vit pas seulement de pain, ni même de droits, mais de parole, de relation, de promesse.

Il s’agit, en un mot, de refuser que le monde soit intégralement livré à l’existant. De rappeler, contre toutes les évidences, que la vie est reçue avant d’être produite, que la dignité précède la valeur, et que là où tout prétend être total, quelque chose, toujours, doit rester hors prise. C’est dans cet excès irréductible que réside encore la possibilité de ne pas devenir fasciste, ni pour les autres, ni pour soi-même.

Roland Ezquerra

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