La bourgeoisie contemporaine ne se reconnaît plus dans l’image grossière de la domination. Elle ne se dit plus classe, elle se dit conscience. Elle ne s’affirme plus comme pouvoir, elle se proclame morale. Et pourtant, dans les détails les plus triviaux de l’existence, elle se trahit avec une précision presque clinique.
Regarde-la en vacances.
Elle débarque dans les Cyclades avec l’avidité tranquille du conquérant qui ne se sait pas tel. Elle parle d’authenticité, de petits villages préservés, mais sa seule présence suffit à transformer ces lieux en décors. Elle consomme la pauvreté pittoresque, elle privatise les paysages par le regard et purement et simplement par l'acquisition de terres, elle remodèle les économies locales à l’image de son désir. Et tout cela sans jamais renoncer à l’idée qu’elle aime les cultures.
Mais nul besoin de traverser la Méditerranée pour retrouver ce mécanisme.
Sur la Côte basque, de Bayonne à Hendaye, le même scénario se répète avec une violence plus silencieuse encore. Ici, pas d’exotisme à afficher, pas de distance culturelle à mettre en scène. Et pourtant, le processus est identique. Les prix flambent, les maisons deviennent inaccessibles, les habitants sont lentement expulsés de leur propre territoire.
La bourgeoisie ne chasse pas, elle remplace.
Elle appelle cela investir, valoriser, redynamiser. En réalité, elle raréfie, elle exclut, elle transforme le lieu en produit. Le logement cesse d’être un droit pour devenir un actif, un décor, un signe de distinction. Et celui qui vivait là devient étranger chez lui, sommé de s’adapter ou de partir.
Regarde-la maintenant dans son rapport à l’objet, et plus précisément à cette prothèse roulante qu’est le SUV.
Elle parle de transition, de responsabilité, de conscience écologique, mais elle tient à la possibilité souveraine de changer de véhicule dès que le désir se déplace. Le SUV n’est pas un moyen de transport, c’est un opérateur symbolique. Il dit la puissance, la sécurité, la distinction, et surtout la liberté de ne pas être contraint. Peu importe qu’il soit surdimensionné pour la ville, peu importe son coût écologique, peu importe l’absurdité fonctionnelle. Ce qui compte, c’est qu’il garantisse une chose essentielle, la possibilité de céder sans entrave à l’impulsion.
On lui parlera de limites, elle répondra par des ajustements cosmétiques. Un modèle hybride, un discours responsable, une indignation bien placée. Mais jamais il ne sera question de toucher à ce point où la jouissance s’ancre. Car renoncer à cette liberté de consommer à volonté serait vécu comme une mutilation symbolique.
Le SUV condense tout. La morale affichée et le refus de la contrainte. La conscience proclamée et la jouissance maintenue. Il est la preuve roulante que l’on peut savoir et ne rien céder.
Mais le plus frappant n’est pas économique. Il est subjectif.
Car celui qui participe à ce mouvement ne se vit jamais comme agent d’une dépossession. Il se vit comme voyageur, comme amateur, comme esthète du monde. Il croit découvrir alors qu’il remplace. Il croit aimer alors qu’il consomme. Il croit circuler alors qu’il occupe.
Le bourgeois se rêve nomade, il n’est que colon.
Un colon sans empire officiel, sans drapeau, sans violence déclarée, mais dont l’effet est rigoureusement le même. Appropriation des espaces, transformation des usages, effacement progressif des formes de vie antérieures.
Et comme toujours, la morale vient couvrir le geste.
On parlera de mixité, de renouveau, de dynamisme local. On invoquera l’écologie, la culture, le patrimoine. On organisera des festivals, des marchés, des expériences dites authentiques. Tout un théâtre destiné à masquer l’essentiel. Une jouissance de l’appropriation qui ne veut pas se reconnaître comme telle.
Ce n’est pas du tourisme. Ce n’est même plus du loisir.
C’est une économie libidinale territoriale.
Une manière de faire du monde un prolongement de soi, tout en continuant à se penser du côté du bien. Une manière de jouir des lieux sans jamais assumer ce que cette jouissance produit, exclusion, homogénéisation, désertification sociale.
Et c’est là que la contradiction atteint son point le plus aigu.
Plus la bourgeoisie parle d’ouverture, plus elle ferme. Plus elle célèbre la diversité, plus elle uniformise. Plus elle prétend aimer les lieux, plus elle les rend inhabitables pour ceux qui les font vivre.
Les Cyclades, la côte basque, demain ailleurs, peu importe.
Ce qui compte, c’est la structure.
Une jouissance qui avance masquée, qui se dit morale, qui se croit innocente, et qui, précisément pour cette raison, ne rencontre plus aucune limite.
Roland Ezquerra
