Par-delà les gentils et les méchants...
Dans les séries policières américaines, les bons triomphent des méchants en les tuant par dizaines, sans un regard pour leurs victimes, c’est-à-dire en étant plus méchants que les méchants.
Dans la vie réelle, les choses ne se passent pas ainsi. Nous l’allons montrer tout à l’heure.
Lorsqu’une personne publique s’exprime publiquement, il est légitime, hors tout jugement moral, de procéder à l’analyse des paroles que cette personne a prononcées.
Voici quelques phrases extraites du discours que le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahu, a prononcé, en septembre 2024, à la tribune de l’Onu :
« À mille lieux d’être des agneaux menés à l’abattoir, les soldats d’Israël ont riposté avec un courage incroyable et avec un sens héroïque du sacrifice. »
« Dans cette bataille entre le bien et le mal, il ne saurait y avoir d’ambiguïté. Lorsque vous apportez votre soutien à Israël, vous défendez vos propres valeurs et vos propres intérêts. »
« Le bien est présenté comme le mal, et le mal est présenté comme le bien. »
« Ceux d’entre vous qui soutiennent ces criminels de guerre, ceux qui soutiennent le mal contre le bien, la malédiction contre la bénédiction, ceux d’entre vous qui les soutiennent ainsi devraient avoir honte. »
Et une phrase de son discours, un an plus tard, en septembre 2025, au même endroit :
« Comme les prophètes le disaient dans la Bible, vous avez transformé le bien en mal et le mal en bien. »
Enfin tout récemment, le 19 mars dernier, de nombreux journaux s’en sont fait l’écho, le même Netanyahu a déclaré :
« L'Histoire prouve que, malheureusement et tristement, Jésus-Christ n'a aucun avantage sur Gengis Khan. Car si vous êtes assez fort, assez impitoyable, assez puissant, le mal l'emportera sur le bien ».
Manifestement, dans cette comparaison entre Jésus-Christ et Gengis Khan, il se voit, lui, non pas du tout dans la peau de Jésus-Christ, ce perdant, ce looser, cet « agneau se laissant mener à l’abattoir » comme il dit, cet homme prônant la « morale des esclaves » comme dirait Nietzsche, mais bel et bien dans la peau de Gengis Khan, le maître de la force, le triomphateur impitoyable, donc du côté du mal l’emportant sur le bien.
Qu’est-ce à dire ?
Force est de constater que, dans la bouche de Netanyahu, on ne sait plus ce qu’est le bien, ni ce qu’est le mal.
Ou plutôt si : dans la bouche de Netanyahu, le bien est ce qu’il fait, lui le gentil, et le mal est ce que font ceux qu’il combat, eux les méchants.
Toute objectivité a disparu de ses paroles, et sans doute de sa pensée.
En Israël, en cette terre dit promise, dite sainte, l’arbre de la connaissance du bien et du mal n’aurait-il donc plus de fruits ?
Netanyahu citant la bible, citons-la aussi. Qu’a-t-elle à nous dire ?
Le récit est connu mais est-il si bien connu que cela ? Qu’est-il, cet arbre de la connaissance du bien et du mal dont Adam et Ève mangent les fruits ?
Verset 3.5 : « le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. »
Verset 3.6 : « La femme s’aperçut que le fruit de l’arbre devait être savoureux, qu’il était agréable à regarder et qu’il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence. »
La connaissance du bien et du mal ouvre les yeux et donne l’intelligence. Peut-on mieux dire ? Vingt-cinq siècles après, qui le contesterait ?
Comme les enfant qui, imitant et apprenant, prennent progressivement conscience d’eux-mêmes et du monde, et ainsi deviennent adultes, l’humanité — ou l’Homme — a imité, appris, génération après génération, donc pris progressivement conscience d’elle-même et du monde, et est ainsi devenue adulte. C’est cette séquence qui est racontée, en quelques versets, dans le chapitre 3 de la Genèse. L’humanité est certes encore loin d’être pleinement adulte — toute la question est là justement… — il n’en reste pas moins que, depuis les premières tribus d’hominidés, nous avons fait, c’est indéniable, quelques très considérables progrès dans le domaine de la connaissance, c’est-à-dire de la connaissance objective, et donc dans celui de la conscience de nous-même et du monde.
Connaitre le bien et le mal, donc faire la différence entre le bien et le mal, rend capable de sortir de la fausse différence entre bons et méchants, plus fondamentalement encore de sortir de la fausse différence entre soi-même et les autres. L’autre est un autre moi-même comme il est dit parfois. En d’autres termes, nous sommes capables, tous autant que nous sommes, du meilleur et du pire.
Là est le socle de l’objectivité : le bien et le mal sont fondamentalement différents, les gentils et les méchants, eux, ne sont pas différents ou ne le sont que conjoncturellement.
Le récit biblique de la Chute est le récit métaphorique de ce qui s’est effectivement passé dans l’histoire des hommes : l’accès à la pensée objective.
« Plus on pense de façon objective, moins on existe » dit Kierkegaard, rappelant par cet aphorisme toute la difficulté, pour les hommes, de s’observer eux-mêmes avec objectivité. Il est d’autant plus essentiel de s’efforcer de le faire et de s’appuyer pour cela sur cette différence primordiale, sur ce savoir essentiel, la différence entre le bien et le mal.
Dans la suite de la bible, les prophètes, d’Ésaïe à Malachie, n’ont de cesse de rappeler le peuple d’Israël à ses devoirs, en particulier à ce savoir.
Livre d’Ésaïe, chapitre 5, versets 20 à 23 : « Malheur à ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal, Qui changent les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres, Qui changent l'amertume en douceur, et la douceur en amertume ! Malheur à ceux qui sont sages à leurs yeux, Et qui se croient intelligents !… Malheur à ceux qui ont de la bravoure pour boire du vin, Et de la vaillance pour mêler des liqueurs forte ; Qui justifient le coupable pour un présent, Et enlèvent aux innocents leurs droits !… »
Netanyahu connait ces versets, au moins le premier, il le cite.
Partant, il se condamne lui-même. Et en toute connaissance de cause.
Ses propos, cités ci-dessus, révèlent une totale indifférenciation, dans sa pensée comme dans sa politique, entre le bien et le mal.
« Malheur à ceux qui sont sages à leurs yeux, et qui se croient intelligents ! »
« Qui justifient le coupable, et enlèvent aux innocents leurs droits ! »
Qu’y a-t-il à ajouter ?
Si, il y a à ajouter ceci : nous sommes collectivement complices. Toutes les personnes publiques, et d’abord françaises, qui ne relèvent pas publiquement la confusion, pourtant oh combien flagrante !, que fait le Premier ministre d’Israël entre le bien et le mal, méritent la même apostrophe, « Malheur à ceux qui sont sages à leurs yeux, et qui se croient intelligents ! ». Et ils rendent la France complice.
On voit mal le Président français citer Ésaïe et mettre en évidence que le Premier ministre d’Israël, par les propos publics qu’il tient, condamne la politique de son pays. Une vision étriquée de la laïcité l’empêche de citer la bible, mais pourtant quel sens et quel retentissement cela aurait !
Car il n’y a pas d’autre issue. Si nous nous obstinons à croire qu’on peut faire le bien en faisant le mal, c’en est fait de nous.
Denis Monod-Broca
