Fables pour les temps qui viennent
LE CASTOR, LE SURMOI ET L’EMPIRE
par Roland Ezquerra
Depuis plus de vingt ans, les peuples européens sont sommés de voter comme on récite une prière de pénitence : non pour choisir leur destin, mais pour conjurer un mal présenté comme absolu. En France, ce rituel a pris le nom de « barrage républicain ». Ailleurs, il s’appelle responsabilité, stabilité, sérieux budgétaire. Les mots changent, la structure demeure : voter pour éviter le pire, non pour vouloir le meilleur.
Ainsi, à chaque échéance électorale, les citoyens sont placés devant une alternative falsifiée. On leur demande non pas : « Quelle société souhaitez-vous ? », mais : « Qui redoutez-vous le plus ? » La démocratie cesse alors d’être un espace de décision pour devenir un mécanisme de désangoissement collectif. On ne gouverne plus par l’espérance, mais par la peur.
Mais il existe un éléphant dans la pièce que presque personne n’ose nommer : l’Union européenne.
Car comment parler de souveraineté populaire lorsque les décisions essentielles, monnaie, concurrence, règles budgétaires, traités commerciaux, sont soustraites au débat national et placées sous l’autorité d’institutions non élues ou difficilement révocables ? Les parlements discutent, les gouvernements promettent, mais les traités tranchent.
Depuis Maastricht et Lisbonne, la politique économique des États membres a été constitutionnalisée. Les choix qui devraient relever du conflit démocratique, niveau des déficits, politique industrielle, contrôle des capitaux, protection des services publics, ont été transformés en normes juridiques supérieures. Le vote demeure, mais sa portée est amputée. Les peuples peuvent changer de gouvernement, mais non de politique.
À qui profite ce système ? Certainement pas aux peuples qui en subissent les conséquences, mais à une bourgeoisie transnationale et à des élites qui se cooptent entre elles depuis les mêmes écoles, les mêmes concours, les mêmes cercles de pouvoir. En France, les grandes écoles, Polytechnique, HEC et quelques autres, forment une caste administrative et économique qui circule sans cesse entre cabinets ministériels, directions d’entreprises publiques et conseils d’administration privés. Cette oligarchie, persuadée de sa propre légitimité, administre les réformes qu’elle n’aura jamais à subir. Tandis que les peuples du Sud de l’Europe sont sommés d’accepter l’austérité, nombre de ces décideurs profitent de la privatisation des économies et de la baisse des prix de l’immobilier pour acquérir résidences et investissements dans les pays qu’ils contribuent à fragiliser, de la Grèce au Portugal. Ainsi, la dépossession démocratique s’accompagne d’un transfert matériel de richesses et d’opportunités vers ceux qui contrôlent déjà les leviers de décision.
Dans ce cadre, le « barrage » apparaît pour ce qu’il est : un rituel destiné à maintenir les peuples dans un espace de choix déjà balisé. On leur demande de se mobiliser avec ferveur pour empêcher une catastrophe annoncée, tandis que les décisions qui transforment réellement leur vie se prennent ailleurs, dans des instances qu’ils ne contrôlent pas.
Il ne s’agit pas de nier les dangers réels que représentent les mouvements xénophobes, racistes ou autoritaires. Mais il faut reconnaître que leur montée s’inscrit dans un contexte où la démocratie a été progressivement vidée de sa substance. Lorsque le peuple découvre que son vote ne change plus la politique économique, il se tourne vers ceux qui prétendent briser les règles, même s’ils le font au prix de nouvelles injustices et de mensonges.
Le racisme, dans ce contexte, n’est pas une anomalie surgie de nulle part. Il prospère sur la concurrence généralisée entre travailleurs, sur la précarité, sur la destruction des solidarités. Un système économique qui met en compétition permanente des individus et des nations finit toujours par produire des hiérarchies et des exclusions. Lutter contre le racisme exige donc de lutter contre les structures qui le nourrissent.
La personne humaine ne se réduit ni à une variable économique ni à un numéro de dossier. La dignité de la personne implique la possibilité de participer réellement aux décisions qui organisent la vie commune. Une communauté politique qui retire à ses membres la capacité de décider de leur destin collectif s’éloigne de cette exigence fondamentale.
De même, l’émancipation des travailleurs suppose le contrôle démocratique des grands choix économiques. Or l’architecture actuelle de l’Union européenne organise précisément l’inverse : elle place l’économie hors de portée du suffrage.
Face à cette situation, une question devient inévitable : une démocratie peut-elle survivre durablement lorsqu’elle est privée de souveraineté ? Peut-on encore parler de gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, lorsque les décisions essentielles sont verrouillées par des traités que les citoyens ne peuvent ni modifier ni abroger ?
Sortir de cette impasse ne signifie pas se replier sur soi ni renoncer à la coopération entre nations européennes. L’histoire, la géographie et la culture nous lient. Mais la coopération n’implique pas la soumission à des structures qui interdisent toute alternative politique. Une Europe des peuples supposerait des institutions révocables, des politiques économiques discutables, et la possibilité réelle pour chaque nation de choisir sa voie sans être menacée de sanctions financières ou d’asphyxie monétaire.
Les Grecs, les Espagnols, les Italiens, les Français et tant d’autres ont fait l’expérience de cette contradiction : on leur parle d’Europe comme d’un espace de paix et de prospérité, tandis qu’ils vivent la précarité, l’austérité et la peur du déclassement. Cette dissonance nourrit la colère, la défiance et, parfois, la tentation de solutions autoritaires.
L’enjeu n’est donc pas seulement national. Il est européen. Soit les peuples du continent parviennent à reconquérir le pouvoir de décider de leur avenir, soit l’Europe continuera de se transformer en un espace où la démocratie se réduit à des procédures sans conséquences réelles. Dans ce cas, les crises se multiplieront, et avec elles les forces qui promettent de tout renverser sans toujours savoir ce qu’elles construiront à la place.
Nous sommes à un moment de vérité. Continuer à faire barrage sans jamais remettre en cause les structures qui rendent ce barrage nécessaire, c’est accepter de tourner indéfiniment en rond, comme dans un giratoire dont aucune sortie n’est ouverte. Reconnaître le problème de la souveraineté européenne, c’est au contraire commencer à rouvrir le champ des possibles.
Il ne s’agit pas de choisir entre l’Europe et la démocratie. Il s’agit de choisir quelle Europe peut être compatible avec la démocratie. Une Europe qui respecte les peuples, leurs langues, leurs histoires et leur droit à décider, ou une Europe qui les considère comme des variables d’ajustement dans un marché unique soumis à des règles immuables.
Les prochaines années diront si nous avons le courage de poser cette question clairement. Car refuser de la poser, c’est déjà y répondre : c’est accepter que la politique soit ailleurs, et que le peuple, une fois de plus, n’ait d’autre rôle que de voter pour empêcher le pire pendant que d’autres décident de l’essentiel.
Dès lors, une conclusion s’impose à ceux qui prennent au sérieux l’exigence démocratique : si les traités européens rendent irréversibles des choix économiques contestés par les peuples, et si leur révision exige une unanimité politiquement inatteignable, alors la perspective d’une réforme interne de l’Union devient illusoire. Continuer à promettre une autre Europe sans jamais pouvoir modifier ses fondements revient à entretenir une espérance vide.
La question de la sortie de l’Union européenne ne doit donc plus être traitée comme un tabou ou un slogan extrémiste, mais comme une hypothèse politique rationnelle, découlant d’un constat d’irréformabilité institutionnelle. Il ne s’agit pas de rompre avec les autres peuples d’Europe, mais de retrouver la capacité de décider démocratiquement de notre politique économique, sociale et internationale, afin de pouvoir ensuite reconstruire des coopérations librement consenties, et non imposées par des traités gravés dans le marbre.
Car une union qui ne peut être transformée par la volonté des peuples cesse d’être une union politique : elle devient un carcan. Et face à un carcan, l’histoire enseigne que les peuples finissent toujours, tôt ou tard, par chercher à le briser.
Cette perspective implique également de préparer concrètement l’après. Sortir d’un cadre institutionnel ne signifie pas entrer dans le vide, mais ouvrir la possibilité de refonder des politiques aujourd’hui interdites : réindustrialisation, protection des secteurs stratégiques, contrôle démocratique de la monnaie et des flux de capitaux, et reconstruction de services publics affaiblis par des décennies de mise en concurrence. Une telle orientation ne peut réussir que si elle s’accompagne d’une coopération active avec les autres peuples européens confrontés aux mêmes contraintes, afin d’éviter l’isolement et de construire des accords bilatéraux ou multilatéraux fondés sur la solidarité plutôt que sur la discipline budgétaire.
Il est donc nécessaire de rompre avec l’idée que la sortie serait par nature synonyme de chaos. L’histoire montre que les nations ont déjà modifié leurs cadres monétaires, juridiques et commerciaux, parfois dans des conditions bien plus difficiles que celles d’aujourd’hui. Ce qui produit le chaos, ce n’est pas la reprise de souveraineté en elle‑même, mais l’absence de préparation politique et la persistance d’élites décidées à saboter toute alternative pour prouver qu’elle était impossible.
La véritable question n’est donc pas de savoir si la sortie comporte des risques, toute décision politique en comporte, mais de déterminer quels risques nous sommes prêts à accepter : ceux d’une transformation incertaine mais démocratiquement choisie, ou ceux d’une lente érosion de nos droits sociaux, de nos capacités productives et de notre souveraineté, dans un cadre que nous n’avons plus les moyens de modifier.
Il convient également de rappeler que la souveraineté populaire en Europe ne s’est pas construite contre la démocratie, mais avec elle, et souvent au prix du sang. Ce sont les mouvements ouvriers, les résistants antifascistes et les luttes sociales du XXe siècle qui ont arraché le droit de vote universel, la sécurité sociale, les droits syndicaux et les services publics. Assimiler aujourd’hui toute revendication de souveraineté à une dérive nationaliste ou fasciste revient à effacer cette mémoire et à confisquer l’héritage de ceux qui ont combattu les dictatures et l’arbitraire. Une Europe réellement démocratique devrait se souvenir que ses institutions sociales sont nées de la contestation des pouvoirs établis, non de leur sanctification.
La Grèce, à cet égard, occupe une place singulière dans l’histoire européenne. Berceau antique de l’idée démocratique, elle est devenue au XXIe siècle le laboratoire d’une austérité imposée au nom de la stabilité financière. Ce renversement symbolique, de la cité où le peuple délibérait à la nation à qui l’on a refusé le droit de décider, devrait interroger tout Européen attaché à l’histoire de son continent. Les places d’Athènes où se rassemblaient les citoyens libres ont vu, deux millénaires plus tard, des foules protester contre des décisions prises loin d’elles, dans des bureaux où elles n’avaient aucun représentant réel.
L’Europe se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Elle peut persister dans la voie d’une intégration technocratique, réduisant les peuples à des variables économiques et les nations à des régions administratives d’un grand marché. Ou bien elle peut retrouver l’esprit qui anima jadis ses cités, ses communes, ses républiques : celui d’hommes et de femmes décidant ensemble de leur destin, assumant leurs erreurs comme leurs victoires, et reconnaissant dans la liberté politique non un danger, mais une dignité.
La liberté n’est jamais séparée de la responsabilité ni de la vérité. Une communauté qui renonce à sa capacité de décider renonce peu à peu à son âme. L’Europe ne se sauvera ni par la seule prospérité matérielle ni par la seule stabilité monétaire, mais par la fidélité à l’idée que chaque peuple, comme chaque personne, est appelé à participer activement à la construction de son histoire. Sans cette participation, il n’y a plus de politique, seulement de l’administration ; il n’y a plus de citoyens, seulement des sujets.
Roland Ezquerra


Le Radeau de la Méduse. Huile sur toile, réalisée de 1818 à 1819 par Théodore Géricault
DES ÉLÉPHANTS DANS UN MANÈGE
par Benoît Girard
Beaucoup de gens se demandent s'il n'y aurait pas des liens de nécessité réciproque à découvrir entre le "fascisme" et l'"antifascisme". Mais il n'y a rien de pire que les vérités partielles ou les demi-dialectiques. Dressés par la meute médiatique et la passion de ne rien comprendre, ils ont jugé commode de croire que l'antifascisme était fasciste et que la "Nouvelle France" avait les accents de Goebbels. Or s'il y a un trait par lequel se remarque l'antifascisme mélenchonien, c'est bien son extrême tiédeur et sa très grande naïveté. Mélenchon se situe à droite du "programme commun" dans une société où la droite pasquaienne tient lieu de centrisme.
Certains, piégés dans ce dédale de glissements relatifs et de négations redoublées, en arrivent à minorer ou même à réhabiliter le fascisme historique, croyant déceler dans la haine que d'aucuns lui portent l'indice d'une vérité cachée : et si, face à une "gauche devenue totalitaire", Mussolini n'était pas le meilleur parrain de la démocratie et de la liberté d'expression ? C'est peut-être pour cette raison, plus structurelle qu'on voudrait le croire, que l'extrême-droite bardello-zemmourienne s'est ralliée à Bruxelles et à ses inversions orwelliennes sur la "démocratie" ou la "liberté d'expression" : elle a enfin compris où elle était le mieux chez elle. La boucle de la folie se serait donc refermée sur le giratoire électoral, et nous avec : piégés comme des hamsters dans leur cage, nous tournons de plus en plus vite à mesure que nous nous rapprochons de l'axe de rotation, du lieu commun de tous nos renoncements.
Pour sortir de ce piège, il suffit de débusquer l'éléphant au milieu du manège.
Le seul "antifascisme" qui mérite le nom de fascisme s'acharne sur les idoles brisées du précédent fascisme ("devoir de mémoire"), mais il en réactualise la substance sous de nouvelles formes et il renoue avec ses origines comme on revient à ses racines. Le même mouvement qui porte les signes à dissimuler le sens porte le sens à produire de nouveaux signes. Telle est la principale propriété du "barrage macronien". Cet étrange dispositif qui défie les lois de la gravitation en ne cessant de doubler par la droite le péril qu'il est supposé prévenir n'est pas seulement une opportunité tactique saisie par des politiciens en déroute. Cette opportunité prend corps dans une sociologie bourgeoise confrontée aux conséquences de sa propre prédation et qui n'a pas d'autre solution que de fuir en avant dans l'équivalence délirante de l'Argent et de la Raison. C'est ça, et rien d'autre, le "retour à la normale" du capitalisme. Le reste découle de cette colossale stupidité, de cette inversion séminale : le règne de la police, l'apologie du racisme, le triomphe de la guerre. Tout ce qui a précédé n'était qu'une pause, arrachée de haute lutte, dans une course vers l'abîme. Si l'on comprend que le RN de Bardella n'est pas une perturbation qu'il s'agirait de contenir, mais la normalité d'un capitalisme que plus rien ne retient, le combat change de perspective.
L'antifascisme est un combat. Il n'est ni une cour de récréation où l'on joue avec le sang des hommes, ni un argument électoral qui fasse commerce de nos peurs, ni une abstraction pour se protéger du réel. Nier la nécessité présente de l'antifascisme revient exactement au même que de l'hypostisier en vertu morale, servant à délimiter les frontières d'un petit club de sur-hommes situés par construction du bon côté de l'histoire. L'antifascisme ne doit en aucun cas devenir un signe de reconnaissance et une patrie de substitution. Scander "Siamo tutti antifascisti" à la fin d'un meeting parisien n'a pas plus de sens que d'ânonner "Nous sommes fiers d'être Français" dans un défilé du FN. Ce sont les deux polarités de la même vacance identitaire.
Il est vrai que le fascisme est une confusion de la droite et de la gauche. Mais il n'est pas moins vrai que l'antifascisme n'aurait jamais eu le moindre effet dans l'histoire s'il n'avait pu rendre possible la rencontre de Bernanos et de Simone Weil, de la condition ouvrière et des grands cimetières sous la lune.
Benoît Girard
