Non pour haïr ensemble mais pour aimer ensemble je suis née.

Vaincre l’adversité avec le Christ, le sacrifice de non-violence du Dieu de paix

29 août 2025

Le site d’Antigone a dû être suspendu à la suite d’une attaque informatique survenue au début de l’été. En cette veille de rentrée, il reprend ses activités avec la publication d’une belle étude de Julien Vitani sur l’approche girardienne de la non-violence.

Il est possible de prolonger la lecture de ce texte par celle du père Schwager, dont les échanges avec René Girard ont permis à ce dernier de reconsidérer son approche de la notion de sacrifice (« sacrifice de soi, sacrifice d’autrui ») : Avons-nous besoin d’un bouc émissaire ?, Flammarion, 2011. À noter que des extraits de la correspondance du père Schwager avec René Girard ont été publié dans le numéro 2 de la revue Antigone.

Deux ouvrages de René Girard, en lien direct avec ces notions, sont également à recommander : Je vois Satan tomber comme l’éclair (qui comporte notamment une réflexion approfondie sur la notion de « scandale ») et La route antique des hommes pervers (sur le livre de Job).

On peut enfin se reporter au livre de Bernard Perret, publié pour le centenaire de la naissance de René Girard : Violence des dieux, violence de l’Homme, Le Seuil, 2023.

PS – Les anciens articles du site seront progressivement republiés au fil des prochaines semaines.

Benoît Girard

Il n’y a de réparation que restauration

On ne peut échapper, et permettre à autrui d'échapper à la spirale mimétique de la violence qu'en opposant à la violence une différence qui vient rompre la contagion mimétique de la violence, et cette différence ne peut être qu'une non-violence.

La non-violence de l'homme pacifique n'autorise pas la violence, elle s’applique à la racine de la violence, elle remet en cause les processus de condamnation aveugle à l'origine de la violence dans une recherche et une proclamation de la vérité, elle comprend que les hommes violents sont eux-mêmes victimes d'une compétition vécue comme nécessaire dans la mythologie d’une posture défensive perpétuelle, qu’ils sont sous l’emprise exponentielle d’une violence mimétique que cette posture défensive partagée répand en miroir, jusqu’à devoir se canaliser sur des boucs-émissaires tout aussi mythologiques. Cette non-violence recherche le bien des hommes violents et non pas leur condamnation, se différenciant ainsi encore d'eux qui s'imaginaient exterminer, ici ou là, la cause de la violence perçue comme extérieure et menaçante, alors que cette extermination vient de l’intérieur, contient la cause même de la violence et sera elle-même source de violence répétée. Ainsi, tout en contestant les motifs de la violence, l'homme pacifique refuse de répondre à la violence par la violence, jusqu'au prix, si nécessaire, de sa propre vie quand sa contestation de la violence lui vaut d'être identifié comme menace et ennemi et d’être fait la cible et la bête noire des hommes violents. Mais par la réception de sa paix chez des témoins attentifs, voire chez d’anciens bourreaux, dont la conscience divisée aura finalement perçu une différence radicale dans sa non-violence, s'amorce alors, à divers degrés, la conversion et la contagion mimétique inverse, la contagion de la non-violence et de la paix.

C'est le sacrifice chrétien non-violent, le sang du martyr qui est semence de chrétiens ; c'est l'amour inconditionnel du prochain, quel qu'il soit, au risque de sa propre vie en cas de situation extrême. Dans tous les cas, le sacrifice de non-violence se vit au quotidien au prix de l'orgueil aveugle et très répandu de prétendre condamner et exclure des coupables ; au prix d'une certaine partie de nous-mêmes trop attachée à la violence ; au prix de notre confort quand on résiste à notre absorption mimétique dans la foule des violents, que l'on se fait solidaire des victimes et des boucs-émissaires et qu'on ressent la violence qu'ils subissent tout en pardonnant aux violents et en leur voulant le même bien qu’à leurs victimes. Le sacrifice de non-violence se vit à nos propres frais, enfin, quand on subit soi-même la violence et qu'on répond par la paix, la vérité et le pardon, plutôt que par la violence, la mythologie manichéenne et la vengeance qui essentialisent à tort des êtres mauvais et des êtres bons.

L'homme étant fait à l'image de Dieu (Gn 1:26-27), et Dieu s’étant révélé comme Dieu-de-la-paix (Juges 6:24), le sacrifice de non-violence n'est pas seulement un amour pour le prochain, c'est aussi une amitié avec Dieu et un sacrifice de paix qui lui est offert en réparation des violences faites contre l'image du Dieu de paix en l'homme violent. Car la seule réparation qui vaille, c'est la restauration de ce qui avait été détruit, non la destruction absurde d'une énième victime. L'homme pacifique vient restaurer et réparer en lui l'image de Dieu qui avait été abîmée par la violence ; l’image de ce Dieu de paix inconditionnelle « [qui] fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et [qui] fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes » (Mt 5:45). Il répand même l'image du Dieu de paix par contagion mimétique, quitte à payer le prix de l'abandon des mauvaises habitudes de condamnation, voire des assauts des violents ; quitte, en tout cas, à devenir plus humble, à se reconnaître pécheur — c'est-à-dire ayant participé à la violence, l'exclusion ou la mise à mort de tiers — à s'en repentir et à se transformer.

Cette réparation, cette restauration ne peut être que l’œuvre de la grâce reçue du Christ, unique modèle, source et Artisan réellement vivant et agissant de l'homme pacifique (Jean 14:27). Cette grâce est vécue en lui par la prière communautaire, par l’affiliation à sa Mère qu’il nous a donnée pour faire de nous ses frères et sœurs, par les privations qui, par la différence qu’elles introduisent en rupture de la fausse normalité d’un quotidien altéré par la violence, nous recentrent sur nos vrais besoins spirituels et physiques et nous libèrent des habituels désirs mimétiques inutiles comme de la soif de victimes, et surtout par le sacrement de l'eucharistie et les autres sacrements, tous ayant pour fonction de restaurer l'image du Dieu de paix en l'homme.

L’eucharistie, présence et don du Dieu fait homme sous les espèces du pain et du vin, est le moyen privilégié par lequel nous vainquons l’adversité avec le Christ et sommes incorporés et assimilés à son Corps et à sa paix (v. Corpechot in Antigone n°1). Par le miracle de l’eucharistie, un nouveau « message génétique » de paix inconditionnelle est diffusé au sein de notre humanité par les relations interpersonnelles des membres du Corps du Christ et par les médiations intercommunautaires de ses pasteurs. Dieu ne détruit pas autrement la guerre qu'en laissant l'homme s'épuiser dans la guerre ou bien en rétablissant en l’homme l'image du seul et vrai Dieu de paix par l’Arche de l’alliance nouvelle et éternelle.

L’Arche renouvelée d’une non-violence progressive

C'est ainsi que, selon René Girard, Noé représente notre humanité sauvée par Dieu d’une violence collective, interpersonnelle et intercommunautaire figurée par un déluge. On ne peut pas ignorer que les dimensions qui sont données par le récit de l'Arche de Noé donnent en fait les proportions du corps humain, comme l'ont relevé plusieurs auteurs selon saint Augustin dans La Cité de Dieu (XV, 26) ; de là vient la solidité de la thèse selon laquelle l’Arche de Noé préfigure le Corps du Christ. La restauration de l'humanité blessée s'est par ailleurs faite à cette époque par une loi alimentaire, qui concerne donc le corps et l’agir tout entier de la personne humaine : interdiction de manger le sang avec la viande, afin d'éloigner pour toujours le goût du sang et le désir de mise à mort propre au déluge de violence dont on venait juste de sortir (Gn 9:4).

Le Christ compare lui-même son second avènement à l'Arche de Noé (Mt 24:37; Lc 17:26). Cette « Arche », cette communauté humaine traversa sans céder les flots du déluge de violence, resta étanche à la violence collective, jusqu'à ouvrir son flanc, en nouvel Adam, pour laisser sortir l'humanité restaurée dans la paix — mais bientôt de nouveau abîmée par la transmission intergénérationnelle de la violence entre Noé, son fils Cham et sa descendance. De même, quoique de manière enfin parfaite, infaillible et définitive, le Christ a plu à son Père en traversant l'outrage, l'abandon, la violence et la mort sans jamais céder à la contagion mimétique de la violence, en aimant jusqu'au bout ses amis comme ses persécuteurs, son humanité demeurant ainsi parfaitement semblable et unie au Dieu de la paix, jusqu'à ce que son flanc transpercé de nouvel Adam laisse sortir l'eau et le sang en signe des sacrements d'amour et de miséricorde de la nouvelle Alliance.

Sacrements de miséricorde, le baptême, la réconciliation et l'eucharistie nous libèrent des cycles de contagion de la violence, nous restaurent dans la paix inconditionnelle et communicatrice qui vient de Dieu, et engendrent ainsi une descendance spirituelle au Christ dont la croissance et l'extension immenses, par-delà vie et mort, dans l’Église terrestre et céleste, seront pleinement accomplies en son second avènement, pour la plus grande gloire du Dieu de paix.

Le vin nouveau du Christ est un vin meilleur que l’ancien vin de Noé. Noé émergeant à peine d’un déluge de violence collective ne put que commencer, comme première étape d’une stratégie de non-retour, par sacraliser l’image de Dieu en l’homme au moyen d’une loi mettant à mort tout meurtrier — au nom même de l’image de Dieu abîmée dans l’homme tué et en vouant l’homme violent à une violence expulsée sur lui par la communauté (Gn 9:6). Après Noé, il fallut que notre humanité éduquée par Dieu, d’Abraham à Jésus-Christ, suive une lente et progressive révélation de la paix inconditionnelle de Dieu, pour pouvoir être rendue capable d’identifier sa paix au milieu des récits violents de l’Ancien Testament et de la distinguer de la paix mauvaise et instable qui vient des sacrifices de boucs-émissaires voués aux fausses divinités chargées de violences de la cité des hommes.

Par exemple, notons la différence, dans le livre des Juges, entre les stratégies respectives de défense d’Israël par le Dieu-de-la-paix (Jg 6:24) et celle des Israélites de Gédéon contre les Madianites. La stratégie de Gédéon et des Israélites est d’exterminer les ennemis d’Israël en leur infligeant le maximum de morts. La stratégie de Dieu est d’occasionner le moins de violence possible, en renvoyant les hommes violents à leur propre violence, limitant ainsi la contagion de la violence et dispensant la communauté israélite de commettre elle-même la violence. Il commande en effet à Gédéon de faire sonner du cor par trois cents hommes autour du camp des ennemis : ceux-ci, dans la panique nocturne, s’entretuent à coups d’épée aveugles et s’enfuient, livrés à leur propre violence et à la méconnaissance propre à la violence. Mais, malgré cette déroute miraculeuse, les fils d’Israël s’éloignent du chemin de la paix que Dieu leur avait ouvert et poursuivent et exterminent leurs ennemis ; il s’ensuit qu’avec l’or de leurs rapines, ils se font une statue de Baal qu’ils adorent, jusqu’à oublier et abandonner le vrai Dieu, pour lui préférer des dieux violents qui leur correspondent, les dieux mêmes des ennemis qu’ils avaient exterminés, qu’ils pensaient avoir expulsés pour toujours de leur territoire et qu’ils adorent à présents, en parfaits doubles de leurs ennemis et victimes (Jg 8:24-35).

Le vrai Dieu n’est donc pas dans le spectacle et l’imitation de ces idoles-miroirs de la violence sacrée. Il n’était pas plus présent dans les spectacles de violence naturelle montrés à Elie en contre-exemple, mais il était au contraire présent dans une brise légère et inoffensive (1 Rois 19:11-13).

Le sacrifice qui plaît à Dieu

La seule victoire que Dieu donne, ce n'est donc pas d'écraser nos ennemis, mais de vaincre l'adversité en elle-même, l'adversité en soi, de rejeter le culte de la violence sacrée, par le don de la paix et la réparation de l'homme en Dieu. C'est l'œuvre de la restauration de l'homme en Jésus-Christ, unique médiateur et sauveur des hommes, qui nous introduit au culte du Dieu de paix. Ce n'est qu'en Jésus-Christ que nous pouvons être sauvés de la violence qui venait nous perdre et nous piéger par la foule mimétique de nos récriminations et rumeurs de haine contre des coupables en réalité plus innocents que nous, ou identiques à nous, ou dont la violence nous contamine à notre tour ; ce n'est qu'en nous unissant au sacrifice de non-violence de Jésus-Christ que nous pouvons être sauvés et transformés en lui et dire avec le psaume 123: « Comme un oiseau nous avons échappé au filet du chasseur » alors que des foules violentes et sans visage menaçaient de nous absorber en elles. En Jésus-Christ, nous avons échappé à la guerre de tous contre tous, et nous pouvons trouver et devenir la paix dans un Cœur sacré qui a vaincu l'adversité pour nous.

Ce n'est qu’en communiant au sacrifice de non-violence de Jésus-Christ que nous pouvons trouver l'exception à la règle d'une violence habituellement victorieuse, règle exprimée, avec le doute d'un « semble-t-il », par René Girard dans La Violence et le sacré (1972, Pluriel, 2003, p.51).

La prière étonnante de l'ange de Fatima nous invite à offrir à Dieu un sacrifice de non-violence par notre union à la non-violence du Dieu fait homme. Étonnante, elle l’est, cette prière, qui offre au Dieu unique la non-violence du Dieu fait homme lui-même en réparation des violences faites à ce même Dieu fait homme. La prière va jusqu’à demander à Dieu de supprimer toute cause de violence par la conversion des pécheurs, eu égard aux mérites infinis des Cœurs de Jésus et Marie. Et parmi ces mérites infinis, on compte la non-violence inconditionnelle de ces Cœurs pourtant transpercés, on loue l’absence miséricordieuse et salvatrice, même au Calvaire, de toute récrimination, ressentiment ou désir de vengeance à l’encontre de l’humanité assassine des accusateurs, des juges, des exécuteurs, des traîtres, des lâches et des foules qui tous ont pourtant pris leur part dans la mise à mort de l’Innocent.

Le refus de la vengeance par miséricorde pour les pécheurs, parce qu’on veut leur conversion et leur bien, est ce sacrifice de non-violence et d’amour parfaitement accompli par Jésus et, uni à lui, par sa mère dont la nature immaculée ne commet comme lui aucune violence. Car ce qui est conforme au Dieu de paix c'est de continuer de vouloir le bien de ceux qui nous font du mal. « Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5:43-45).

Aussi, l’Église n'offre-t-elle en aucun cas un sacrifice violent à une divinité violente. C'est en réalité la paix inconditionnelle d’une divinité éternellement pacifique et miséricordieuse qui est offerte à elle-même, par elle-même unie à l’humanité, comme victoire de non-violence sur la violence. Le priant et communiant s'unit à son tour à Jésus-Christ pour participer à cette offrande et devenir en lui un sacrifice d'amour et de restauration de l'humanité non-violente, qui seule est capable de recevoir et tolérer le Dieu de paix.

La réparation que Jésus a accomplie au Calvaire n’est donc pas la canalisation d’une violence mimétique divine expiée en rétribution de toutes les offenses, c’est au contraire la seule offrande qui plaît à Dieu, c’est-à-dire la restauration en son corps d'une humanité pacifique et conforme au Dieu de paix, humanité divine qui ne répond pas au mal par le mal, mais qui répond à la violence par la paix, à la faute par le pardon, au péché par la miséricorde, à l’erreur par la vérité, à l’égarement par la correction (Ez 3:18 ; Mt 18,15 ; Jc 5:19). La Croix offerte au Dieu de paix comme sacrifice de non-violence est l’essence du sacrement de l’eucharistie, qui réalise l’incorporation et l’assimilation à l'humanité et à la divinité pacifique et réparatrice du Christ de l’ensemble de l’humanité disposée à le recevoir, vivante comme défunte.

En somme, le Christ n’offre pas à son Père une violence, d’où qu’elle vienne, mais il lui offre la participation croissante de l’humanité à la paix et à la non-violence immuables de Dieu. Il lui offre une humanité divine, une humanité miséricordieuse comme notre rançon et notre rachat, et la manifestation de la gloire du Dieu de paix augmente à mesure que sont unies à l’humanité et au sacrifice pacifiques du Christ nos humanités en de nouveaux sacrifices de paix et de non-violence. En contexte relationnel violent, résister au mimétisme qui nous entraîne à la violence constitue le seul sacrifice qui plaît au Dieu de paix, lui qui a retenu le bras d’Abraham et agréé le sacrifice non-sanglant de Melchisédec.

C'est ainsi que l'on peut tenir à la fois « Le Fils de l'homme a offert sa vie en rançon pour la multitude » (Mt 20:28 ; Mc 10:45 ; Tm 2:6) et « C'est la miséricorde que je veux, non le sacrifice » (Mt 9:13 ; Mt 12:7) et que l’humanité échappera au filet absurde de la violence mimétique par sa conversion à la non-violence et à la paix inconditionnelle, qui viennent de Dieu, retournent à Dieu et glorifient Dieu.

La croissance miraculeuse de la montagne sainte

L’incorporation du plus grand nombre d’âmes converties à la non-violence et à la paix du Christ est l’accomplissement de la prophétie du colosse aux pieds d’argile que donna Daniel en interprétation du songe du colosse au pieds d’argile (Da 2 :31-45). Ce songe, fait par le roi babylonien Nabuchodonosor lors de l’exil des Israélites à Babylone, était celui d’un colosse terrifiant à la tête d’or, aux bras et au torse d’argent, au ventre et aux cuisses d’airain, aux jarrets de fer et aux pieds pour partie de fer et pour partie d’argile. Une pierre, détachée d’une haute montagne sans que personne n’y ait touché, tomba sur les pieds du colosse, qui s’effondra et fut réduit en poussière, tandis que la pierre croissait et devenait une montagne immense qui remplit toute la terre.

Comme le révèle le prophète Daniel au roi babylonien, les membres d’or, d’argent, d’airain et de fer de ce colosse représentent la succession des quatre empires qui domineront la terre au temps d’Israël. L’empire babylonien du roi Nabuchodonosor tout d’abord (Da 2:37-38) ; puis « un autre royaume inférieur au [sien] » : l’empire perse, suivi d’un troisième royaume, « un troisième royaume qui dominera la terre entière » : l’empire grec d’Alexandre le Grand (Da 2:39). « Il y aura encore un quatrième royaume, dur comme le fer. De même que le fer brise et écrase tout, de même, il pulvérisera et brisera tous les royaumes » (Da 2:40) : il est aisé de reconnaître là l’empire romain. Les parties de fer et d’argile qui constituent les pieds et qui ne tiennent pas ensemble représentent la force et la faiblesse de l’empire romain, puis sa division en plusieurs royaumes qui tentent en vain de reconstituer l’empire par des unions fragiles et des mariages forcés (Da 2:41-43).

Cette pierre détachée d’une haute montagne, sans que personne n’y ait touché, et qui frappe les pieds de fer et d’argile jusqu’à en pulvériser le colosse tout entier, représente le Christ descendu du Ciel et sur lequel tout homme s’achoppe en la personne de ses boucs-émissaires (Luc 20:17-18 ; 1 P 2:7). Car pour les persécuteurs, la révélation que leur entente se fait au détriment d’un bouc-émissaire est une véritable pulvérisation de leur unité factice fondée sur la violence. Après le Christ, plus aucun empire ne parvient à croître et à dominer durablement, la révélation christique du mécanisme du bouc-émissaire ne permettant plus aux hommes de s’unir suffisamment contre un mal essentialisé dans des victimes. Les massacres de souffre-douleurs et l’extermination de peuples-martyrs ne produisent plus aussi efficacement les mythologies et les religions violentes des temps anciens ; ils tendent au contraire à être commémorés par des récits innocentant les victimes et à faire croître le désir de non-violence en référence au Christ et à son imitation.

La disculpation des victimes et le désir de non-violence développent une croissance chrétienne disséminée au-dedans et autour de l’Église visible. Il avait d’abord fallu que le sang de martyrs non-violents, versé en témoignage de la foi en un Dieu fait homme et pacifique, fût semence de chrétiens. Il avait fallu que le récit du courage des martyrs fût éclairé par leur union au sacrifice de non-violence de Jésus-Christ, les martyrs allant comme leur modèle jusqu’à pardonner à leurs bourreaux pour que tous ensemble adorent au Ciel le même Dieu de paix. Et il avait fallu que ce Dieu de paix se fît homme et s’ offre lui-même à lui-même en sacrifice de paix pour y convertir les bourreaux et les incorporer à la non-violence des victimes en vue d’un même salut et d’une même résurrection. « Un autre passage de l’Écriture dit encore : Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé » (Jn 19:37).

C’est ainsi que, du rejet d’une pierre par les bâtisseurs d’empires, le nouvel édifice de la montagne sainte du Dieu de paix croît, sur les fondements de la conscience chrétienne, par-delà le temps et l’espace et, dans la communion des saints, par-delà la vie et la mort. Sur les fondements de la conscience chrétienne croissent la disculpation des victimes et le désir de non-violence, dans l’Église et, parfois même, autour de l’Église en quantité de sujets héritant et pratiquant des principes chrétiens de non-violence et de miséricorde sans jamais se rendre aux offices religieux, voire en en ignorant la provenance historique. Dans la communion des saints croît, d’autre part, par le sacrement de l’eucharistie, la conversion de nombreuses âmes à la paix du Christ, par-delà la vie et la mort, et ce même si les communiants ne conscientisent en des termes formels qu’ils participent à un sacrifice de non-violence.

Cependant, plus qu’à notre formalisation de la connaissance du salut, l’efficacité de la participation au sacrement de l’eucharistie est proportionnelle à notre rejet du mal et de la violence dans le sacrement de la réconciliation, par lequel nous sommes rendus disponibles à recevoir le Dieu de paix et à lui offrir son propre sacrifice de paix et de non-violence.

Conscience chrétienne et sacrement de l’eucharistie convergent en cette offrande de paix dont la croissance miraculeuse ne peut plus être arrêtée. Soit les hommes cessent d’être violents et la montagne de la paix grandit ; soit les hommes sont violents mais le récit de la violence par les consciences christianisées, couplée à l’efficacité des sacrements du pardon et de l’eucharistie, conduisent à un rejet de la violence, à de nouvelles conversions et à l’accroissement de la montagne de la paix. « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux ! » (Mt 21:42 ; Mc 12:10-11 ; Lc 20:17 ; Ac 4:11 ; 1 P 2:7 ; cf. Ps 117:22-23).

Espère et prends courage

Sous le ciel assombri rôde un violent chasseur…
Il approche un terrier où quatre animaux crèchent
Pour tuer de son arc et d’une seule flèche
Et le père et la mère et le frère et la sœur.

Du fond de la vallée sourd l’écho des trois heures
Quand un grand cerf descend, attiré par l’eau fraîche ;
Le trait troue son côté : sa mort ouvre une brèche
Aux clandestins enfuis, sauvés par tel passeur.

De ses bois son vainqueur un vil silex segmente
Mais la pierre – ô miracle – à chaque coup augmente,
Devient un mont immense et remplit l’univers.

Par ses flancs embaumés, les ennemis s’embrassent
Et toute larme sèche au Soleil sans hiver
Et tout être vivant chante et danse et rend grâce.

Julien Vitani

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